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CIA : opérations spéciales et acteurs privés

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 25 août 2009.©

La polémique revient sur le devant de la scène. Via le New York Times, on redécouvre l’une des méthodes, pourtant immuables, des services secrets : la sollicitation d’acteurs spéciaux pour des actions occultes.

En l’occurrence, c’est la Central Intelligence Agency (CIA) qui – une fois de plus – est dans la ligne de mire de la presse américaine et, par écho, européenne. On fait ainsi mine de découvrir la collusion entre la CIA et les sociétés militaires privées (SMP), notamment l’ex-Blackwater réapparue sous le nom de Xe Services depuis le 13 février 2009, suite à ses déboires avec les justices irakienne et américaine. Elle a en effet vu résilier ses contrats avec le Pentagone, suite à l’affaire d’usage inconsidéré et démesuré d’armes à feu en Irak, ayant entraîné la mort de 17 civils (cf : fusillade à Bagdad, sur la place Nisour, le 16 septembre 2007).

  • Où l’on reparle de Blackwater / Xe Services [2]

Le New York Times a donc relancé la polémique, dans son édition du 19 août 2009, en rappelant qu’en 2004 la société Blackwater était intégrée à un programme d’assassinats contre des dirigeants d’Al Qaïda en assurant notamment des missions d’entraînement et de renseignement.

On peut aussi s’interroger, au passage, sur les liens avérés ou supposés avec Oussama Bel Laden des hommes ciblés. Car le leitmotiv de la lutte contre le terrorisme est aussi un potentiel de dérives destinées à neutraliser des personnalités gênantes dans les divers régimes du Maghreb comme du Moyen-Orient, potentiels alliés d’un Occident qui sait fermer les yeux de manière sélective.

Bien que la portée réelle et les résultats du programme « CIA-Blackwater » restent imprécis, le Congrès se pencherait actuellement sur cette réalité, sans doute piqué au vif de n’avoir pas su ou vu ce qui se tramait dans l’arrière-cour de l’exécutif. En même temps, il faut arrêter de faire preuve d’hypocrisie et jouer la stupéfaction.

Même si le Département d’État a clairement pris ses distances avec ladite SMP, Blackwater focalise toute une réalité des interconnections entre arcanes politiques, milieux affairistes et secteurs militaires spéciaux. Le créateur de Blackwater est en effet l’archétype de ce condensé de spécificités.

Eric Prince est à la fois un ultraconservateur proche des milieux évangélistes, héritier de surcroît d’une riche famille d’industriels du Michigan, et un ancien SEAL (entre commando marine et nageur de combat français). Comme nombre de sociétés militaires privées, Blackwater, qui comptait alors près de 40 000 contractuels avérés et potentiels confondus fin 2006, contribue, hier comme aujourd’hui encore, à la formation de nombreux volontaires de la contre-insurrection, déployés ensuite dans quelques pays d’Asie centrale et du Moyen-Orient. Elle peut compter aussi sur l’expertise d’un certain nombre d’anciens agents de la CIA qu’elle compte parmi ses membres et conseillers les plus omniscients.

Au final, les contacts entre anciens et actifs de Langley ont pleinement joué sous l’administration Bush, assurant coopération et contrats sur fond d’un évident lobbying. Si l’affaire impliquant Blackwater refait surface actuellement, il n’est pas exclu que cette démarche vise aussi à discréditer l’influence ultraconservatrice au sein de la Communauté du renseignement, l’Administration Obama, procédant, en somme, à un grand nettoyage. Car il ne faut pas s’attendre à ce que les SMP disparaissent pour autant du partenariat État-sphère privée, en matière de sécurité au sens large.

  • Assassinats ciblés : entre pragmatisme et récurrence historique

L’administration Bush a fait appel à une SMP pour contribuer à diverses missions d’élimination de membres d’Al Qaïda ? Soit. Les experts du Pentagone et de la Maison blanche, ces dernières années, en somme, n’ont fait que s’adapter à l’affirmation et légitimation conceptuelle des sociétés militaires privées.

« Contractors » protégeant des employés du département d'État des États-Unis à Bagdad

Les mercenaires, sans avoir disparu encore aujourd’hui, dans le secteur du free-lance, se sont vus largement absorbés – et débordés ? – par la privatisation de l’action armée et paramilitaire, mais toujours au profit du pouvoir régalien, quoiqu’on en pense. L’externalisation en la matière a toujours été de mise, même si, périodiquement, le pouvoir législatif s’en préoccupe.

Rétrospectivement, c’est dans les années 1970 que la CIA a perdu son libre-arbitre pour mener ses opérations secrètes (Covert actions) et coups tordus (« dirty tricks »), intégrant notamment le programme d’assassinats ciblés. Le Congrès étudia sa situation et par la War Power Resolution, de novembre 1973, outre le fait que le président des États-Unis peut toutefois disposer de l’outil militaire pour 60 jours sans qu’une déclaration de guerre ne soit préalablement prononcée par le Congrès, la CIA est dès lors obligée de rendre des comptes.

Le Sénat et la Chambre des représentants mettent ainsi en place respectivement des comités permanents destinés à superviser les actions de la CIA. Fin 1974, la découverte du fichage par la CIA sur le sol américain de près de 13.000 personnes provoque un véritable scandale, à l’origine d’une enquête diligentée par la Commission Church.

Le 31 décembre 1974, l’amendement Hughes-Ryan limite les initiatives de la Maison blanche pour le lancement d’opérations clandestines et oblige leur approbation préalable par deux comités parlementaires. Quant aux assassinats ciblés, ils ne sont interdits par le Congrès qu’en 1976 (Assassination Ban). Gerald Ford (1913-2006) promulgua un décret présidentiel à ce titre que Ronald Reagan, le 4 décembre 1981, réitéra par la « Prohibition on assassination » (Executive order 12333).[3]

En dépit du fait que la législation américaine avait interdit les Covert Actions destinées à l’élimination d’individus, la démarche a été réactivée sous l’administration de G.W. Bush, sur fond de guerre contre le terrorisme ouvertement affichée après les attentats du 11 septembre 2001. Ces mesures radicales sont ainsi redevenues fréquentes, au nom de la Sécurité nationale.[4] Leon Panetta, directeur de la CIA depuis janvier 2009, les aurait toutefois à nouveau interdites… en juin dernier seulement…

Mais, attention de ne pas jouer sur les mots. Si la collusion avec des partenaires privés peut susciter débat et perplexité, rappelons que les missiles et drones armés remplacent de plus en plus fréquemment, ces dernières années, les commandos spéciaux chargés des éliminations nominatives. La seule différence réside dans le fait que le recours à des missiles engendre trop souvent des victimes parmi les civils de manière collatérale, ce que l’on ne peut que réprouver avec fermeté. Or, dans les deux cas, les actions menées se révèlent bien, encore et toujours, des assassinats ciblés.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°141 daté de Septembre-octobre 2009. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Xe, précédemment connue sous le nom de Blackwater Worldwide, est une société militaire privée (SMP) américaine dont le siège se trouve à Moyock en Caroline du Nord, qui a notamment travaillé en Iraq et en Afghanistan.

[3] Amendé par l'Executive Order 13355 : « Strengthened Management of the Intelligence Community » du 27 août 2004. Le 30 juillet 2008, le président Bush a signé l'Executive Order 13470, amendant l'OE 12333 pour renforcer le rôle du DNI.

[4] Les actions spéciales sont généralement projetées par le national Security Council (NSC) ; son avis est ensuite soumis à l’approbation ou acceptation du président des États-Unis.

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