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Manille : prises d’otages traitées dans l’approximation...

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 24 août 2010.©

Le drame survenu aux Philippines conduit à un double constat. Celui, d’abord d’une intervention mal maîtrisée d’unités dites spéciales finalement inadaptées. Et surtout, il vient rappeler que les actes désespérés autant que nihilistes sont en pleine recrudescence.

Ils sont le plus souvent le mode d’expression du mal-être de déviants, prêts à tout pour faire entendre leur voix, désireux de ne pas demeurer au ban de leur propre société. Et cela de l’Occident jusqu’en Asie. Certes, les opinions publiques sont plus focalisées sur les prises d’otages à connotation terroriste. Mais il ne faut pourtant pas négliger celles motivées par des individus aux abois, dont les actes sont des preuves douloureuses de troubles psychologiques ou de détresse abyssale.

Le 23 août 2010, Manille était le théâtre d’un drame suivi quasiment en direct dans le monde entier, grâce aux – ou à cause des – chaînes d’informations en continu. Son épilogue est ainsi vécu en temps réel, avec l’intervention de membres de la police philippines contre un bus et ses passagers, dans lequel s’était retranché un officier de police limogé, Rolando Mendoza (55 ans), privé de ses droits depuis 2008 pour affaire de vol et d'infractions liées aux stupéfiants.

Bus dans lequel 25 personnes, dont 20 touristes, ont été pris en otage par Rolando Mendoza

Il réclamait le droit de plaider sa cause et demandait sa réintégration. Pour cela, il avait décidé de retenir comme otages 16 touristes hongkongais, douze heures durant, en plein centre ville, à découvert sur un grand boulevard. Au cours des négociations menées par les forces de police, des passagers, dont trois enfants, sont libérés quelques heures plus tard par l’officier déterminé autant que désespéré.

Pour les autres, il faut lancer une opération de libération qui se solde par la mort de huit touristes dont plus de la moitié serait imputée aux forces de l’ordre, et un blessé grave. Quant au preneur d’otages, retranché à l’avant du bus alors que le commando de la police intervenait à l’arrière, il est finalement neutralisé par un tir direct d’un sniper de la police, alors qu’il utilisait des otages comme boucliers humains, dans les effluves de gaz lacrymogène.

Tout s’est déroulé en direct et a provoqué, on s’en doute, un profond émoi dans le pays, au point même que le président philippin, Benigno Aquino III, a souligné que la police avait souffert de défaillance dans le processus opérationnel. Si les responsables de la police, notamment le chef de la police de Manille, Leocadio Santiago, ont fait profil bas et présenté des excuses, quatre officiers de police ont été suspendus suite à leur participation à l’opération. L’opération elle-même, planifiée de manière hasardeuse, a pourtant mobilisé près de 200 dits spécialistes. L’intervention du commando de la police s’est lamentablement étirée sur près d’une demi-heure ; là où elle aurait dû s’intégrer dans un laps de temps fixé à quelques minutes.

Voilà donc un bilan meurtrier faute d’avoir fait intervenir des experts, faute d’avoir privilégié les aléas du hasard et de l’approximation plutôt que la rigueur tactique en combinant surprise et fulgurance. Dans un pays plus coutumier des opérations de coercition contre les violentes insurrections musulmanes et maoïstes éprises de séparatisme.

Sur le champ du tourisme, les autorités philippines craignent que cette affaire ne dissuade les touristes des territoires chinois de se rendre dans le pays qui, dès lors, est présenté comme l’un des pays les plus instables d’Asie du Sud-est. Le drame humain pèse donc finalement lourd au regard de ses hypothétiques répercussions financières… Et les autorités de promettre de remédier à l’impréparation des équipes d’intervention de la police, au manque d’équipements et d’armement adaptés, et de mieux former les chefs d’équipes d’assaut.

  • Détresse, désespoir : commettre l’incommensurable

Pourtant, si l’on veut tenter une analyse sociologique, il est à craindre que de telles prises d’otages se multiplient en raison d’une détresse individuelle ou collective, au sein de nos sociétés modernes. La bascule mentale, psychique, n’existe pas que chez les autres. En l’occurrence, Rolando Mendoza, ancien inspecteur, jouissait d’états de service assez remarquables puisqu’il avait été classé, il y a près de trente ans, parmi les dix meilleurs officiers de police des Philippines.

La détresse humaine, on l’observe déjà depuis des années, se traduit déjà par une recrudescence des suicides.[2] Mais elle peut aussi conduire à des actes fous, classifiés comme relevant d’actes de forcenés ; des individus n’ayant plus rien à perdre car rejetés ou exclus de la société normative.

Face à tels cas de figure, la force ne peut être, à elle seule, suffisante ; la négociation doit rester le maître-mot et précéder l’usage de la force qui, dans son expression ultime seulement, peut être létale ; lorsqu’aucune autre possibilité ne peut permettre un heureux dénouement. Il faut donc à tout prix éviter la précipitation et l’amateurisme qui ne peuvent que mettre en péril la vie des otages et même des éléments d’intervention. Rappelons enfin, que le choix de donner la mort à un preneur d’otages, quel qu’il soit ne doit pas dépendre des calculs électoralistes – comme on a déjà pu le constater ci ou là – à la course au succès médiatique pour les responsables politiques. Au risque, d’ailleurs, d’être totalement contre productif. Ce qui, dans ses principes atemporels, peut éviter de basculer encore plus dans le processus de déshumanisation de nos milieux professionnels et politiques, déjà largement entamés par ce fléau.

Au-delà de cet aspect, qui ne doit surtout pas être minimisé, se pose une fois de plus le rôle des médias puisque le preneur d’otages philippin était en contact avec une radio – compatissante ou racoleuse – tout au long de ce tragique épisode. Il pouvait même suivre l’évolution de la situation à son propos grâce au poste de télévision du bus réglé sur le canal de la télévision nationale.

C’est par ce biais qu’il a pu prendre connaissance de l’imminence de l’opération le concernant. Ce qui ne pouvait que le rendre plus nerveux et jusqu’au boutiste dans sa funeste détermination. On perçoit donc, une fois encore, à quel point les notions d’éthique, de morale, de graduation de la violence, doivent être au cœur de nos actes, de nos pensées.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°147 daté de Septembre-octobre 2010. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Selon les pays, le taux de suicides vari en moyenne de 15 à 30 pour 100 000 habitants. En 2000, l’Organisation mondiale de la Santé comptait un million de morts par suicide dans le monde.

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