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Irak : les défaites de l’information

La première victime de la guerre est la vérité... Au nom du principe de précaution, de nombreuses rédactions ont renoncé à être présentes en Irak. La plupart des reporters qui s’y risquent aujourd’hui ne circulent plus qu’« incorporés »[1] dans des unités militaires ou escortés par des gardes privés de sécurité. Cette « militarisation » de la couverture médiatique réduit l’information sur l’Irak à une peau de chagrin institutionnelle et sécuritaire qui ne rend pas compte de la complexité de la situation.[2] Cette chronique sur les armes de communication massive a été publiée dans la revue Défense.[3] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, François d'Alançon (*). Paris, le 24 mars 2005.©

Comment parler de l'Irak? Quel crédit accorder aux nouvelles en provenance de ce pays aujourd'hui clef du nouvel ordre mondial, alors que les journaux renoncent chaque jour un peu plus à y envoyer leurs reporters? La question se pose avec d'autant plus d'acuité depuis le 30 janvier, date des élections à l’assemblée constituante et au parlement autonome du Kurdistan.

En temps normal, vu la portée de ce scrutin test pour le Moyen-Orient comme pour Washington, les bureaux de vote de Bagdad auraient été truffés de journalistes et d'observateurs internationaux. Le débat politique, la campagne électorale -- une première démocratique après trente années de dictature -- les attentes de la population auraient naturellement trouvé place sur nos écrans et dans nos colonnes sous forme de reportages, de portraits ou d'interviews.

Or la réalité s’est inversée depuis que de plus en plus de reporters ont déclaré forfait.

Toujours à la une, importance de l'enjeu oblige, l'Irak n'existe donc plus qu'à la faveur des attentats ou des opérations militaires menées par l'armée américaine. La diminution du nombre des envoyés spéciaux et le fait que les correspondants permanents en poste à Bagdad ont été contraints de réduire considérablement leurs déplacements ont eu raison, depuis plus de six mois, de la diversité de l'information. L'Irak réel et sa complexité ont été balayés au profit de l’indifférence. De la thèse du « chaos » généralisé à celle de la « leçon de démocratie », la simplification est, peu ou prou, admise et relayée par tous.

Loin de nous l'idée de nier l'évidence. L'Irak est toujours, deux ans après l'intervention militaire américaine, en état de guerre. L'incapacité de la force multinationale et de l'armée irakienne à rétablir l'ordre a démontré chaque jour un peu plus le caractère erroné des affirmations rassurantes de George Bush et de son administration. Mais ce faisant, l'insécurité a fait une victime collatérale de taille : l'information. Plus l'affaire irakienne avance, plus les média, les journalistes, les lecteurs et la liberté tout court accumulent les défaites.

La première, on s'en souvient, avait été, au déclenchement de la guerre en mars 2003, la notion de « journaliste incorporé » ou « embedded ».[4] Ces derniers, insérés dans les unités combattantes américaines ou britanniques au motif -- déjà! -- de les protéger,[5] avaient vite confessé qu'ils ne voyaient rien d'autre du théâtre des opérations que la ligne de mire des fusils de leurs hôtes. La plupart des médias, heureusement, disposaient alors d'équipes mixtes: une partie « embedded », l'autre non. Un certain équilibre était respecté.

Jusqu'à ce que la prolifération des attentats transforme l'incorporation en remède contre les risques ambiants: «¨Être dans une unité est pour moi la seule manière de rester en Irak », nous confiait, en juin dernier, un photographe américain réputé. Il avait le mérite de la franchise. Combien de journalistes américains, aujourd'hui, continuent de travailler en Irak sans vivre dans une caserne? Très peu. Ceux qui ne sont pas incorporés bénéficient d'escortes armées, voire d'agents de sécurité chargés de prévoir leurs itinéraires et leurs sorties. La militarisation de la couverture journalistique de l' Irak devait être l'exception. Elle est devenue la norme.[6] Au point que bon nombre de journalistes « embedded » ne signalent même plus qu'ils le sont dans leurs articles, écrits comme si de rien n'était.

La seconde défaite de l'information est survenue avec les premiers enlèvements et les assassinats de reporters, puis le kidnapping de Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Avant d'être relancée par la disparition, fin décembre, de notre consœur de Libération, Florence Aubenas. Cette défaite-là est encore plus grave, car elle a fait passer l'Irak dans le camp des pays « impraticables ». Entendez: hors d'atteinte des journalistes. Le risque réel d'envoyer un reporter sur place étant jugé insupportable, le souci de la vérité ou d'un simple point de vue équilibré, nuancé, original, est abandonné.

La thèse du chaos ou de la confusion trouve là son ultime victoire et la « vérité » du terrain qui, si souvent, démontre que les choses ne sont pas si simples, est foulée aux pieds. L'Irak, fracture du nouvel ordre mondial, n'est plus un pays. Ce n'est qu'un abcès dont il faut, à tout prix, se tenir éloigné.

La troisième défaite subie par les journalistes en Irak est celle de l'écrit. Comparez vos écrans et vos journaux: tous les jours, des images arrivent des berges du Tigre et de l'Euphrate, tournées en majorité par des équipes locales, ou achetées aux chaînes arabes qui continuent d'y travailler. Parce qu'elles ont l'avantage technologique, parce qu'une image n'a que faire des barrières linguistiques, parce qu'un sujet d'une ou deux minutes au journal télévisé se nourrit d'abord d'instantané, la télé a définitivement pris l'avantage. Avec pour conséquence d'aggraver, au sein des journaux, le réflexe du repli: faut-il tenter à tout prix d'être en Irak ? Ne vaut-il mieux pas jeter l'éponge? Les réponses, heureusement, ont été diverses. Mais la digue du « devoir d'informer » a sauté. L'idée de répercuter l'information sans avoir à la recueillir soi-même sur le terrain est validée. En Irak, le terrorisme a fini par légitimer, fait inédit sur un théâtre d'opérations majeur, le journalisme de seconde main.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Voir Public Affairs Guidance (PAG) on Embedding Media during possible future operations/deployments in the U.S. Central Command (CENTCOM) area of responsibility (AOR) daté du 10 février 2003..

[2] "Les médias dans la guerre : information, liberté, responsabilités, pouvoirs" (Source : Université de Montpellier).

[3] Défense N°115 daté d'avril-mai 2005. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[4] "Reporters on the Battlefield, The Embedded Press System in Historical Context" par Christopher Paul et James J. Kim, Rand Corporation publications.

[5] "Comment le droit international humanitaire protège-t-il les journalistes dans les situations de conflit armé ?" Les professionnels des médias courent un risque toujours plus important d'être blessés, tués, détenus ou enlevés, alors qu'ils couvrent des situations de conflit armé. ITW de Robin Geiss, conseiller juridique au CICR, sur la protection que leur accorde le droit international humanitaire en leur qualité de civils ne participant pas aux hostilités.

[6] Programme des journalistes intégrés des Forces canadiennes : L’objectif du programme des journalistes intégrés des Forces canadiennes (PJIFC) est d’informer les canadiens du rôle, du mandat et des activités des Forces canadiennes (FC) sur les opérations déployées. Lignes directrices, règles de base et documentation pour La Force opérationnelle interarmées en Afghanistan. Source : Commandement de la Force expéditionnaire du Canada.

Dans la rubrique “Armes de communication massive”, lire également du même auteur :

 


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