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Reporters-robots contre soldats-robots : vers une nouvelle révolution dans l’art de la guerre

Dix-huit " soldats-robots " devaient être déployés par l’armée américaine en Irak au mois d’avril. Dans un avenir proche, les médias pourraient, eux aussi, utiliser des robots pour couvrir les conflits. Une révolution technologique susceptible de changer le rapport à la réalité de la guerre en alimentant un peu plus le flou entre réel et virtuel. Pour sa chronique sur "les armes de communication massive" publiée dans la revue Défense, François d'Alançon (*) s'est entretenu avec Chris Csikszentmihalyi, directeur de recherche au Media Lab du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Cette chronique sur les armes de communication massive a été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, François d'Alançon (*) qui s'est entretenu avec un chercheur du MIT. Paris, le 24 mai 2005.©

François d'Alançon : En 2002, vous aviez mis au point un prototype de reporter-robot, l’Afghan Explorer, capable de fournir des images, du son et des interviews en temps réel. Où en sont vos recherches ?

Chris Csikszentmihalyi : Nous travaillons actuellement sur une seconde génération de reporter-robot, en réponse aux problèmes rencontrés avec l’Afghan Explorer. Les Swords (Special Weapons Observation Reconnaissance Detection System) utilisés par l’armée américaine en Irak [2] ont été déployés au sein d’un système global avec un soutien aérien et des soldats. Ces soldats-robots sont armés et relativement protégés contre le feu ennemi. Nous savions que l’Afghan Explorer, un reporter-robot équipé d’un téléphone satellite capable de réaliser et de transmettre des interviews, n’aurait pas survécu longtemps en Afghanistan ou en Irak. 

Aujourd’hui, nous essayons de répondre à ce qui s’est passé à Abou Ghraïb ou à Guantanamo, des lieux où les reporters n’ont pas accès. Freedom Flies, notre prototype de véhicule aérien sans pilote, a été fabriqué avec des matériaux peu coûteux et faciles à remplacer.

Ce reporter robot ne pourra pas interviewer les gens mais il aura la capacité de faire des vidéos et de voir ce qui se passe. Avec une autonomie de vol d’environ sept heures, il sera facilement identifiable comme pacifique et non menaçant. Freedom Flies utilisera l’énergie du vent comme un deltaplane et se déplacera très lentement. Nous l’avons testé dans une zone de conflit de basse intensité sur la frontière entre les États-Unis et le Mexique où plusieurs centaines de gens meurent chaque année, en raison des accrochages entre la police des frontières et les immigrés clandestins.

Les États-Unis ont utilisé des avions sans pilote Predator, des avions et beaucoup d’équipement high-tech pour arrêter les clandestins. En même temps, de nombreux cas de violence par des milices armées privées n’ont jamais été poursuivis par la police. Notre objectif est de documenter la violence commise contre les immigrants en violation de la législation américaine. Comme le Predator, notre robot est vulnérable aux armes anti-aériennes mais cela a moins d’importance car cela n’implique pas la perte d’une vie humaine.

François d'Alançon : Les robots-reporters sont-ils la solution au problème de l’accès des médias au champ de bataille ?

Chris Csikszentmihalyi : Le principe de transparence ne semble pas mieux respecté aujourd’hui qu’au 19ème siècle ou à l’époque de Robert Capa, le fameux reporter de guerre dans la guerre d’Espagne. Pendant la guerre du Vietnam, les militaires américains ont réalisé à quel point les journalistes pouvaient les gêner dans le recours à la force. La transparence n’est pas une valeur que nous voulons abandonner. Le problème, c’est que la sensibilité a changé et que les États-Unis ne sont plus le même pays qu’il y a 20 ans. Les Américains ne parlent pas des pertes irakiennes et personne n’évoque les 20.000 soldats qui ont été sévèrement blessés. Les militaires ont réussi à empêcher les images d’atteindre le public et, d’une certaine manière, la dégradation de la situation de sécurité en Irak les y a aidés.

La question est de savoir si nous pouvons arriver à des solutions tactiques très rapides qui réduisent le déséquilibre technologique entre les militaires et les médias. Je ne suis pas un avocat du journalisme robot mais il y a des situations où les journalistes ne peuvent pas avoir accès au champ de bataille. Nous avons besoin de trouver une solution technologique à ce problème. Si un côté utilise la technologie à son avantage, c’est très difficile de surmonter ce handicap seulement avec des moyens humains. La technologie peut permettre d’équilibrer ce rapport de forces et c’est notre objectif. Un des mes étudiants l’a déjà expérimenté l’été dernier lors des conventions démocrate et républicaine avec la "tech mob" qui permet aux gens d’utiliser les SMS pour manifester alors que les manifestations étaient interdites dans le périmètre de la convention.

François d'Alançon : La technologie du robot, qu’il soit soldat ou reporter, ne va-t-elle pas influencer dans le même sens notre manière de voir la guerre ?

Chris Csikszentmihalyi : C’est l’ironie de notre projet et j’en suis conscient. J’espère dans une certaine mesure démontrer les avantages de ce genre de technique de reportage. Les Predator de l’armée américaine sont essentiellement des appareils médiatiques qui envoient des signaux vidéo. Tous ceux qui étudient les médias ou qui ont lu Jean Baudrillard sont conscients du pouvoir des images mais aussi de leurs pièges. La plupart des acteurs militaires ne le sont pas. J’essaie de soulever la question de l’impact des images immédiates, obtenues à travers la technique vidéo, sur notre compréhension de la réalité. Le romancier Max Frisch a dit que la technologie est l’art d’accommoder le monde de façon à ne pas avoir à l’expérimenter. La guerre est conduite aujourd’hui de telle façon qu’elle nous empêche de comprendre son impact et la façon dont elle affecte les gens sur le terrain. Plutôt que de combattre la façon dont les militaires américains utilisent la technologie, j’essaie de l’utiliser à des fins légèrement différentes. C’est, dans une certaine mesure, un problème de ressources, une question Nord-Sud. Les États-Unis ont les moyens de créer un système où des millions de dollars d’équipement fournissent une image vidéo qui donne la capacité de décider de la vie ou de la mort dans un autre pays. Mais ce n’est pas l’expérience des Irakiens. La façon dont la guerre est menée aujourd’hui, c’est une sorte de nouvelle guerre coloniale.

François d'Alançon : Comment la technologie du robot peut-elle affecter la façon dont les médias mettent en scène la réalité ?

Chris Csikszentmihalyi : Les journalistes s’inquiètent de l’évolution de leur rôle et de leur métier. Beaucoup se préoccupent de savoir si cela va diminuer l’expertise humaine du journaliste. La technologie du robot reporter n’est pas si différente des services d’une agence qui vous fait parvenir des photos dont vous n’êtes pas sur de savoir comment les interpréter. Si Fox News envoie un robot-reporter en Irak, celui-ci ne sera jamais confronté à une réalité susceptible de changer l’opinion publique comme peut l’être un reporter en chair et en os. C’est exactement la même chose avec les militaires qui envoient leurs avions sans pilotes, regardent la vidéo, identifient ce qu’ils pensent être une preuve d’activité hostile et tirent un missile. L’utilisation des robots peut contribuer à empêcher des retournements de l’opinion publique comme ceux que le retour des soldats ou la couverture médiatique avaient provoqués pendant la guerre du Vietnam.

François d'Alançon : Dans cette fuite en avant technologique, les médias ne courent-ils pas le risque d’être toujours en retard sur des militaires capables de contrôler l’espace de bataille ?

Chris Csikszentmihalyi : L’idée d’un contrôle total de l’espace d’information est stupide parce que c’est impossible. Il y a toujours des effets imprévus, des contremesures possibles et d’autres tactiques. En même temps, le secteur de l’intelligence artificielle est dominé par le financement militaire. Les machines sont fabriquées pour répondre au fantasme du contrôle total. Dans ce domaine, il est très difficile de trouver des chercheurs qui remettent en question le modèle de contrôle centralisé ou de système subordonné d’exercice du pouvoir. Cette idéologie militaire domine tout le secteur. Parmi les sponsors du Media Laboratory au MIT, nous avons de l’argent militaire et un grand nombre de mes collègues sont impliqués dans la recherche militaire.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Défense N°116 daté de Juin-juillet 2005. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] SWORDS est l'acronyme de « Special Weapons Observation Reconnaissance Detection Systems », des robots de combat télécommandés utilisés par l'armée américaine depuis 2004. L'objectif visé est d'épargner la vie de soldats américains lors de reconnaissances armées sur le front. Les robots sont pilotés à distance par un opérateur (1 000 mètres), les armes embarquées variant selon la mission. En 2005, on estime à dix-huit le nombre d'unités SWORDS localisées en Irak (Stryker Brigade).

Prototype du Robot Talon présenté à la 24ème Army Science Conference

La 5e Force Spéciale est la première force militaire à avoir testé les SWORDS en Irak. Selon la compagnie Foster-Miller, qui a élaboré ces machines, trois unités sont ensuite régulièrement employées par la Troisième Division d'Infanterie. Pour la première fois dans l'Histoire de l'Humanité, une armée envisage d'envoyer des robots autres que des drones ou des robots démineurs participer à des combats.

Mise en œuvre à Bagdad du robot Talon

SWORDS constitue les prémices du Future Combat System, la nouvelle doctrine de l'armée américaine qui vise à utiliser dans les vingt prochaines années un nombre massif de véhicules de combat entièrement automatisés. L'opinion publique américaine ayant été largement choquée par le nombre de soldats tués en Irak, l'hypothèse d'une généralisation des robots de combat lors des conflits à venir n'est pas à exclure. Leur automatisation devrait suivre, mais le tir devrait rester pour un temps sous contrôle total humain. Michael Zecca affirme qu'il existe dans chaque SWORDS un système de fusible censé détruire le robot en cas de perte de contrôle.

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