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Films de guerre et fantasmes de sécurité nationale

Laudateur, critique ou fabuliste, le film de guerre américain met en scène les fantasmes d’une certaine identité sécuritaire nationale. Cette chronique sur les les armes de communication massive a été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, François d'Alançon (*). Paris, le 23 décembre 2005.©

« On entend beaucoup dire que les films sur la guerre du Vietnam sont tous pacifistes, qu’ils dépeignent la guerre comme quelque chose d’inhumain, qu’il n’y a qu’à voir ce qui se passe quand on apprend à de jeunes Américains à se battre et à tuer: ils finissent par dézinguer tout ce qui bouge; au lieu de viser l’ennemi, ils foutent leur propre pays à feu et à sang, au jugé, en longues rafales, sans même viser comme on le leur a appris; mais la vérité, c’est que les films sont tous bellicistes, quel que soit le message que le réalisateur, que ce soit Kubrick, Coppola ou Stone, a voulu faire passer. M. et Mme Johnson à Omaha, San Francisco ou Manhattan regarderont ces films et ça les fera pleurer et ils décideront une fois pour toutes que la guerre est une horreur. C’est ce qu’ils diront à leurs amis après la messe ou à leurs proches, mais le caporal Johnson à Camp Pendleton, le sergent Johnson à Travais Air Force Base, le matelot Johnson à Coronado Naval Station, le soldat spécialiste de 2e classe Johnson de Fort Bragg et le caporal chef Swofford à Twentynine Palms Marine Corps Base regardent les mêmes films et ça les excite, parce que la brutalité magique des images exalte la beauté terrible et méprisable de leurs talents de guerriers ».

Dans un livre récemment publié en France,[2] Anthony Swofford, un ancien Marine qui a participé à la guerre du Golfe, affirme que « les films prétendument pacifistes sont un échec total ». Selon lui, toute mise en scène cinématographique de la guerre se prêterait nécessairement, pour une partie du public, en particulier les jeunes ou futurs soldats, à une sorte de « pornographie militaire ». Le phénomène ne ferait que se répéter, de génération en génération, depuis la Seconde Guerre Mondiale. A l’opposé de l’objectif recherché par leurs réalisateurs, des films comme Apocalypse Now ou The Deer Hunter auraient ainsi servi de stimulant à tous ceux qui rêvaient de connaître sur le terrain les mêmes poussées d’adrénaline que leur procuraient les images projetées à l’écran. Anthony Swofford pense même que le film [3] tiré de son ouvrage a toutes les chances d’être perçu de la même façon par les futures générations de marines qui le regarderont.

Jarhead, le film du réalisateur britannique Sam Mendes, se veut pourtant une réflexion sur la vacuité des combats où se fourvoie une jeunesse gavée d’images et de phraséologie guerrière, avide de reconnaissance, dans une société américaine où la culture de la guerre fait intégralement partie de la culture populaire. Son portrait peu glorieux d’une vie militaire au ras des pâquerettes pointe directement en direction du scandale de la prison d’Abou Ghraib et des images numériques qui ont fait le tour du monde. En même temps, les studios Universal qui ont produit Jarhead se défendent d’avoir voulu faire un film « anti-guerre » et l’ont présenté aux États-Unis comme un « film de guerre apolitique ».

Dans un ouvrage de référence,[4] Jean-Michel Valantin a montré « la singularité américaine d’un pouvoir où le politique, le stratégique et l’industrie de l’image et de l’imagination s’entrelacent. La mise en image des menaces participe de la création d’un univers mental qui répond au «problème de la protection d’une société imprégnée du sentiment de sa propre vulnérabilité et de sa finitude (...) qu’il faut défendre par la force quand le besoin se fait sentir ».

Le « cinéma de sécurité nationale »[5] américain s’articule à la dynamique stratégique américaine de plusieurs façons. Une partie des films produits par les grands studios convient au Pentagone, tout simplement parce que la société américaine comme une bonne partie d’Hollywood apprécie le fait d’être militairement protégée. Dans le cas de Top Gun, l’armée prête des matériels et des conseillers tout en y voyant une façon de cultiver son prestige. Les studios font des bénéfices tout en réduisant leurs coûts. En France, le film de Gérard Pires Les Chevaliers du Ciel semble relever de la même catégorie.

Ce « cinéma de sécurité nationale » n’est pas monolithique: il peut être laudateur, critique ou revendiquer une dimension de fable. Black Hawk down de Ridley Scott, réalisé avec l’aide de l’US Army, présente les soldats US comme des saints et des martyrs. En revanche, USS Alabama de Tony Scot (1995) veut montrer que la puissance nucléaire peut être tributaire des passions humaines. Enfin, certains films se veulent un avertissement au public sur le danger qu’il y a à être trop fasciné par la puissance. C’est le cas de Terminator III, voulu par Arnold Schwarzenegger pour préparer le terrain à sa campagne pour le siège de gouverneur de Californie. « L’appareil de sécurité nationale apparaît comme en charge du salut des vies des citoyens, de la nation et des âmes » souligne Jean-Michel Valantin. « Ce cinéma met en scène la stratégie américaine comme le moyen du salut et fait de la sécurité nationale une église,», c’est à dire comme l’écrit Max Weber, un « monopole de la manipulation des biens de salut.» Dans cette bulle d’irréalité, la stratégie américaine se trouve à la fois magnifiée et interrogée dans ses pratiques, comme si le cinéma s’appropriait tous les fantasmes de la sécurité nationale.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Défense N°119 daté de Janvier-février 2006. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] "Jarhead, un écrivain-soldat dans la guerre du Golfe", Éditions Calmann-Lévy, 2005, 18 €.

[3] "Jarhead, la fin de l’innocence", réalisé par Sam Mendes : sortie en France le 11 janvier 2006.

[4] "Hollywood, le Pentagone et Washington",  Jean-Michel Valantin, Éditions Autrement 2003.

[5] Jean-Michel Valantin, docteur en études stratégiques et sociologie de la défense, spécialiste de la stratégie américaine, essayiste, est chercheur au Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d'études stratégiques (CIRPES). L'expression  « cinéma de sécurité nationale » est de lui. Dans son livre "Hollywood, le Pentagone et Washington", il raconte comment les plus grands réalisateurs de l’époque, John Ford et Frank Capra, ont été invités à Washington en 1942 par le président Roosevelt pour « mettre leurs talents au service de la mobilisation psychologique du pays.» Dans la foulée, un « bureau de liaison » a été installé « en plein cœur d’Hollywood, de manière à ce que la puissance de l’industrie cinématographique puisse être ajustée à la puissance politique et militaire des États Unis.» L'ennemi ou l'adversaire sera d’abord allemand ou japonais, puis tour à tour soviétique, vietnamien, chinois et aujourd'hui arabo-musulman…Dans son livre, Jean-Michel Valantin analyse les rapports étroits et parfois conflictuels qui unissent, depuis la présidence de Franklin Delano Roosevelt, la doctrine stratégique du Pentagone et les thèmes du cinéma de guerre américain, ainsi que de la science-fiction. Selon lui « les États-Unis ayant gardé en horreur les dérives étatiques, dont le militarisme, le Pentagone se doit, pour justifier son existence, de susciter en permanence un sentiment de menace extérieure dans la population américaine et de rappeler sans cesse aux citoyens américains qu'ils sont les élus du Seigneur pour accomplir leur destinée manifeste

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