Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

WikiLeaks

WikiLeaks : l’opacité de la transparence

L’affaire pourrait accélérer la tendance au contrôle accru de l’Internet par les États et les entreprises. Cette chronique sur les armes de communication massive a été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, François d'Alançon (*). Paris, le 28 décembre 2010.©

“Internet est un espace public construit sur une propriété privée où les propriétaires peuvent entraver la contestation ou la mettre sur la touche.”

Pour le meilleur et pour le pire, WikiLeaks apparaît comme le symptôme d’un phénomène plus large : la transformation de la "société de l’information" à travers le développement spectaculaire des technologies de l’information, des infrastructures en réseau et des réseaux sociaux, accompagné de la chute vertigineuse de leurs coûts, y compris pour le stockage de millions de documents. A l’ère de la reproductibilité et de la diffusion instantanées, les secrets des États et des entreprises - sans parler des secrets privés - deviennent plus difficiles à protéger. Au-delà d’une simple revendication de transparence, WikiLeaks reflète l’évolution vers une culture plus généralisée de l’ « exposition » anarchique qui brouille la frontière entre « initiés » et « non-initiés ».

Propulsé par le « cablegate », WikiLeaks semble être sur un pied d’égalité avec les gouvernements ou les grandes entreprises, au moins dans le domaine de la collecte et la publication de l’information. S’agit-il d’une caractéristique permanente ou d’un phénomène temporaire ? WikiLeaks a capté l’attention des médias en surfant sur une vague populiste de désaveu du politique : contournant les autorités constituées, l’organisation puise sa légitimité dans la société de l’info spectacle. WikiLeaks utilise la "vitesse de fuite" de la télécommunication informatique pour faire irruption dans le monde politique réel. Julian Assange, son fondateur et animateur, affirme vouloir « changer le monde » et la « gouvernance », « promouvoir la justice à travers la transparence ». Cet « idéalisme » s’accompagne d’une vision de la gouvernance où les puissants - à la tête de gouvernements, institutions ou entreprises - conspirent pour contrôler l’information au détriment des intérêts du citoyen ordinaire. Dans son esprit, les « méga fuites » visent à perturber le fonctionnement de ces systèmes autoritaires en les obligeant à réagir par un excès de centralisation et de contrôle des flux d’information. Toujours selon Assange, ces organisations perdront alors leur efficacité, donnant une chance à une forme de gouvernance moins répressive.[2]

Rien n’est moins sûr. L’affaire WikiLeaks montre, au contraire, comment les États et les entreprises développent leur contrôle sur des éléments clés de l’Internet et peuvent imposer l’équivalent d’un « impôt » sur des contenus jugés politiquement « déviants » ou « incorrects ». La rapidité avec laquelle Paypal, Mastercard et Visa ont réagi, en bloquant ou suspendant les virements vers WikiLeaks, en est la parfaite illustration.

Des plates-formes comme Apple maintiennent un contrôle total sur les contenus. Internet est un espace public construit sur une propriété privée où les propriétaires peuvent entraver la contestation ou la mettre sur la touche. De ce point de vue, le droit à la protection de la vie privée pour les individus ne doit pas être confondu avec le privilège de confidentialité juridique exercé par des États ou des entreprises qui appelle une justification.

Au-delà de l’ambition personnelle de Julian Assange et de son goût pour la célébrité, le succès de WikiLeaks est-il reproductible et durable ? Nomade et apatride, l’organisation - sa réputation et sa notoriété - se confond avec la personne de son fondateur. Paradoxe maintes fois souligné, WikiLeaks échappait jusque là à tout contrôle, parfaitement opaque dans son fonctionnement et son financement. Autre limite, WikiLeaks a concentré ses tirs sur les États-Unis, puissance démocratique en déclin. Cible facile s’il en est. Rien n’indique que l’organisation puisse infliger les mêmes dégâts aux gouvernements russe, chinois, nord-coréen ou même singapourien. De ce point de vue, WikiLeaks reste un produit typiquement occidental et ne peut prétendre incarner un projet véritablement mondial ou universel. Dans ces conditions, le « cablegate » pourrait bien n’être qu’un feu d’artifice, même s’il est assorti de la menace d’un « bouquet final ».

Champion autoproclamé d’un nouveau type de journalisme - le « journalisme scientifique » - WikiLeaks se présente, au gré des circonstances, comme producteur de contenu ou un simple conducteur de fuites de données. Nouvelle figure sur la scène de l’information, il incarne une pratique hybride de la publication, caractérisée par la multiplicité des acteurs, bien au-delà des medias et journalistes professionnels, ceci dans un contexte de déclin du journalisme d’investigation. La surcharge et la pollution informationnelle du citoyen-consommateur dans « l ‘économie de l’attention » ont accéléré le passage de l’information au divertissement.

Pour garantir une crédibilité suffisante, WikiLeaks a du cependant coopérer avec des médias traditionnels, censés fournir le travail d’analyse et de mise en perspective, même si on peut se demander s’ils en ont les moyens. Les citoyens ordinaires en bénéficieront-ils ? L’information n’est pas en soi un facteur de changement. A l’avenir, la quantité d’information susceptible de divulgation ne peut que continuer à augmenter de façon exponentielle. Avec ou sans WikiLeaks, organiser et interpréter cette avalanche de données restera un défi collectif. Faute de quoi, loin du « grand soir » annoncé des internautes contre les « puissants », entre anarchie numérique et volonté de contrôle, c’est la confusion générale des esprits qui triomphera.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Défense N°149 daté de Janvier-février 2011. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Voir "Wikileaks contre Pentagone" de François d'Alançon in Défense N°147 : Septembre-octobre 2010.

Dans la rubrique “Armes de communication massive”, lire également du même auteur :

 


Derniers articles

Verdun 2016 : La légende de la « tranchée des baïonnettes »
Eyes in the Dark: Navy Dive Helmet Display Emerges as Game-Changer
OIR Official: Captured Info Describes ISIL Operations in Manbij
Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
Airmen Practice Rescuing Downed Pilots in Pacific Thunder 16-2
On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
100-Plus Aircraft Fly in for Exercise Red Flag 16-3
Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
Truman Strike Group Completes Eight-Month Deployment
KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
Une nation est une âme
The Challenges of Ungoverned Spaces
Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
La SPA 75 est centenaire !
U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
New Navy, Old Tar
Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
La lumière du Droit rayonne au bout du chemin





Directeur de la publication : Joël-François Dumont
Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
Comité militaire : VAE Guy Labouérie (†), GAA François Mermet (2S), CF Patrice Théry (Asie).

Contact