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Laissez travailler la DCRI

Laissez travailler la DCRI !

L’une des missions principales de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), comme de la DST auparavant, est la lutte contre le terrorisme international. La menace la plus importante depuis près de vingt ans est le terrorisme d’inspiration jihadiste. Paris, le 30 avril 2013.

Jean-François Clair

Par Jean-François Clair (*)

Les acteurs de ce type de terrorisme sont le fait, de plus en plus souvent de groupes informels, voire d’individus isolés. La plupart de ces activistes sont issus d’une population née ou ayant grandi dans nos pays, musulmans de souche ou convertis.

Des jeunes devenus très réactifs et « addicts » à certains sites internet, sont de plus en plus nombreux à vouloir aller combattre ou s’entrainer dans des zones instables ou théâtre de combats et de guerre civiles, comme initialement en Bosnie et en Afghanistan, puis en Tchétchénie, Irak, Somalie, dans les zones tribales du Pakistan, au Sahel et maintenant en Syrie où plus d’une centaine de français sont concernés à un titre ou à un autre.

Nous devons faire face - il faut bien le souligner -, à un phénomène de société de plus en plus enraciné et qui s’annonce durable, singulièrement en France. La détection de ce type d’individus est nécessaire le plus tôt possible, afin de pouvoir prendre les mesures nécessaires. Mais la tâche s’avère de plus en plus difficile, à commencer par la détection. Il s’agit, dans un deuxième temps, d’installer un dispositif de surveillance suffisamment long (dans le temps) pour recueillir les éléments permettant d’effectuer des interpellations et des poursuites en justice.

Une communauté française du renseignement

Avant 2008, la France disposait de deux services de renseignement intérieur, la DST et Les RGX. La DST était officiellement chargée de lutter contre le terrorisme international djihadiste, les RGX étant chargés de surveiller les communautés à risques. En fait, ces deux services travaillaient, chacun de son côté, sur la menace terroriste.

Ayant été en charge de la lutte contre le terrorisme international à la DST de 1983 à 1997, avant de devenir directeur adjoint jusqu’en 2007, j’ai activement contribué à bâtir un dispositif, qui a fait ses preuves, puisque entre décembre 1996 (bombe contre la station RER de Port Royal) jusqu’ à mars 2012 (affaire Merah), aucun attentat imputable à cette mouvance n’a été commis en France. Ce résultat procède de nombreuses interpellations et du démantèlement de plus d’une cinquantaine d’entités.

Durant cette période, j’ai eu malheureusement à connaître des méfaits d’une réelle concurrence entre le service auquel j’appartenais et les RGX.

Il est d’ailleurs probable, que nous aurions été mieux à même de prévenir les attentats à la bombe commis par le GIA algérien en 1995, si les deux entités avaient été regroupées au sein d’une même structure. La situation qui prévalait aurait pu, si rien n’avait changé, aboutir à de réelles catastrophes. D’une manière générale, les deux entités n’avaient pas les mêmes caractéristiques, les RGX privilégiant le recueil d’informations, alors que la DST, service d’investigation, avait à cœur d’aboutir.

Un Directeur Général de la Police ne reconnaissait-il pas d’ailleurs qu’il était impossible d’établir « des règles du jeu » entre les deux services.

En 2008, la création d’un service unique de Renseignement Intérieur, la DCRI - possédant de surcroît des capacités judiciaires -, répondait à nos vœux les plus chers. La France, mettant en commun les atouts respectifs de la DST et des RGX disposait désormais d’un instrument cohérent et plus puissant pour faire face aux différentes menaces terroristes.

Par ailleurs, la France se mettait enfin au standard de la plupart des autres pays européens qui disposaient déjà d’une organisation « intégrée », permettant du même coup une coopération internationale plus saine donc plus efficace. Cette réforme était partie intégrante et coïncidait avec la création, la même année, d’une véritable communauté nationale du Renseignement avec un coordonnateur placé auprès de la présidence de la République.

Le cas Merah

Le cas Merah est certes un échec, dans la mesure où ne pas pouvoir empêcher un attentat qui plus est aussi meurtrier, constitue toujours un échec. Mais nous avons toujours estimé, à l’instar de nos homologues étrangers, qu’il était impossible, vu la complication de la tâche et le manque de moyens, de toujours réussir sur le moyen et long terme. L’attentat sanglant commis le 14 avril lors du marathon de Boston vient hélas confirmer cette problématique.

D’autres cas Merah peuvent surgir et se multiplier…

Cela aurait pu être le cas à la fin 2012, lorsqu’un groupe prêt à frapper a été arrêté, après l’explosion d’une grenade dans une boutique juive de Sarcelles. Heureusement, celle-ci n’a pas causé de victimes. Identifié grâce à un ADN découvert sur l’engin, ce groupe informel comportait des membres dont plusieurs avaient déjà attiré l’attention de la DCRI. Les perquisitions ont permis de déterminer l’imminence d’autres attaques. Que n’aurait-on pas dit s’ils étaient passés à l’action : la DCRI les avait déjà identifiés !

Ayant agi seul, Merah était un homme habile brouillant les pistes et les contacts. Son parcours « rhizomatique » n’a pu être reconstitué qu’a posteriori. Le seul fait que des membres de sa famille aient fréquenté des cercles salafistes de la région – même s’ils étaient surveillés depuis longtemps -, ne constituait pas un critère suffisant pouvant justifier une interpellation préventive.

L’anti-terrorisme n’est pas une science exacte

Au bout de 16 années sans attentats, la justice est régulièrement mise en cause parce qu’elle condamne des personnes n’étant pas passées à l’acte. Cette évolution a durci les exigences en termes d’éléments à charge avant d’accepter une affaire. En tout cas, le seul fait d’avoir voyagé dans une zone où s’entraînent et opèrent des djihadistes ne constitue pas un élément suffisant pour ouvrir une procédure judiciaire.

Après le passage à l’acte, comme ce fut le cas après les attaques du 11 septembre 2001, il est normal que des investigations soient effectuées pour voir ce qui n’a pas fonctionné en amont. On trouve ainsi toujours des éléments qui, mis bout à bout, font dire à certains qu’il y a eu faute. Mais que dire de la malchance ou du concours de circonstances ? En effet, l’anti-terrorisme et le contre-terrorisme ne sont pas des sciences exactes. Il en va ainsi, d’une réponse « tardive » des services américains – qui en l’espèce ne peuvent pas être mis en cause- concernant Merah lorsqu’il s’est rendu au Pakistan, à une demande de la DCRI datant de 2011…

Pour avoir longtemps exercé ce métier - vu ses difficultés et complexités croissantes -, il n’est pas illégitime de se demander s’il est bien responsable de jeter l’anathème sur un service dont l’efficacité est, désormais reconnue en France comme à l’étranger ? Le démantèlement très récent en Belgique d’une équipe de djihadistes qui allaient passer à l’action ne vient-elle pas d’un renseignement communiqué par la DCRI ?

Que dire des réseaux neutralisés après le cas Merah, comme celui du groupe Forsane Aliza démantelé fin mars 2012 ? Ses membres possédaient de nombreuses armes et s’apprêtaient à s’en servir. Mais il est vrai que les trains qui arrivent à l’heure ne font jamais l’information…

Que veut-on ?

Certains, nostalgiques des RGX « à l’ancienne » déplorent que les préfets ne soient plus alimentés, comme auparavant, en informations les plus diverses. N’existant plus dans aucun autre pays européen, ce système était devenu parfaitement obsolète. Après ajustement au nouveau contexte sociétal, il est désormais plus pertinent de se concentrer sur l’essentiel : les principales menaces à savoir les violences urbaines, la délinquance organisée, le terrorisme, etc.

Afin de procéder à ces ajustements, nous avons besoin de faire du renseignement de proximité (missions des polices territoriales et de leurs homologues de la Gendarmerie). Cette matière pourra être exploitée directement par les uns ou pourra remonter aux autres services qui en ont impérativement besoin comme la PJ ou la DCRI. Loin de remettre en cause les outils existant, il faut les améliorer.

Comment progresser ?

Il s’agit d’établir une meilleure cohérence dans la chaîne de recueil du renseignement de base.

Ce qui signifie - au départ - une définition des missions de la SDIG créée en 2008 auprès de la Sécurité publique et qui est présente dans tous les départements, sans objectifs précisément définis. Elle doit se consacrer entièrement et exclusivement au renseignement de proximité et alimenter la DCRI, pour ce qui concerne, les profils à caractère dangereux. Cette mission concerne non seulement la Police mais aussi la Gendarmerie.

Cette exigence de rationalisation réclame un dispositif cohérent qui permettra aux différents acteurs de travailler ensemble. Cette ambition sera, sans doute, la plus difficile à mettre en œuvre.

Il ne paraît pas souhaitable de créer un service de renseignement intérieur supplémentaire comme certains le préconisent en appelant une fusion des structures policière et de gendarmerie. Une telle usine à gaz reproduirait des dysfonctionnements connus. Les services territoriaux doivent accepter d’assumer ces tâches comme cela se fait chez nos voisins européens.

Il ne faut pas, non plus, changer le périmètre de la communauté du renseignement. Pour assurer une meilleure fluidité entre « capteurs de renseignement de proximité » et DCRI, une expérience a été récemment lancée : détacher des agents de cette dernière à la fois auprès de la structure centrale SDIG et des principales structures décentralisées.

Autre nécessité : allouer davantage de moyens à la DCRI… d’abord en ressources humaines. Est-il normal que la DGSE ait pu bénéficier d’un apport de 700 personnes sur 5 ans (de 2008 à 2013) alors que la DCRI n’a même pas atteint (à ce jour) son effectif théorique de 3300 personnes. Alors qu’elle est le principal agent de la lutte anti-terroriste, la DCRI n’a toujours pas les moyens de recruter les spécialistes ad hoc de plus en plus nécessaires à une bonne conduite des investigations.

Sur le plan des capacités d’investigations intrusives, (comme cela existe aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne), le recours à des moyens - interdits jusqu’alors -, devrait être légalement prévu et encadré. Cette évolution, permettrait de faire progresser les affaires et de les présenter à la justice avec une plus grande « certitude ». Cela aurait été très utile dans les cas de Mohamed Merah.

Avec la multiplication des profils « individuels », la législation antiterroriste doit s’adapter pour mieux répondre aux critères de l’« association de malfaiteurs ». Enfin, un encadrement juridique de la mission de renseignement dans son ensemble est nécessaire pour permettre une meilleure protection et un contrôle plus efficace des services. Autre impératif : éviter que tout ou presque rentre dans le domaine public et serve systématiquement de matériau pour « déstabiliser » l’action des services. Il ne se passe pas une semaine sans que la DCRI soit accusée d’être mêlée à telle ou telle affaire douteuse. Nous souhaitons une législation spécifique comme cela est le cas dans la plupart des pays européens ainsi qu’un contrôle parlementaire plus « développé ».

Avec l’aggravation des menaces terroristes auxquelles notre pays doit faire face - singulièrement sur notre sol -, avec des acteurs aux profils de moins en moins « classiques », le pays a besoin d’une organisation cohérente du renseignement dans laquelle la DCRI joue le rôle principal. Cette communauté existe. Il ne faut pas la mettre et remettre en cause, mais lui renouveler sa confiance, lui donner des moyens et mieux organiser la « remontée » - à destination de ses structures - du renseignement de proximité.

La DCRI travaille d’initiative. Il ne faut pas démobiliser ses personnels.

Jean-François Clair

(*) Inspecteur général honoraire de la police nationale. Ancien directeur-adjoint de la DST. Président de l'ADARI (Association des anciens du renseignement intérieur). Auditeur de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN).

Lire du même auteur :

Terrorisme : nouvelles menaces, réponses globales et réalistes… (15 octobre 2014)
La vie des autres, c’est aussi la nôtre… (10 septembre 2014)
Les derniers défis du renseignement intérieur (29 mai 2014)
Menace terroriste et électrons libres du jihad : que faire ? (7 octobre 2013)
Laissez travailler la DCRI ! (30 avril 2013)
 


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