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Sabordage



Sabordage(s)

par Richard Labévière

Source Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 2 juin 2014.

Le 27 novembre 1942 se déroule à Toulon l’un des événements les plus traumatiques de l’histoire contemporaine de notre pays. « Sabordage », mot inconnu, mot oublié. Le lendemain, des journaux imprimeront « sabordement ». Mais à peine est-on sur le quai, voici la réalité grandiose et dramatique. Voici le spectacle inconnu, inoubliable. Même des ressuscités de la nuit de Feu resteraient là sans voix, bouleversés. Les fumées noires se déploient au-dessus de la flotte en draperies funèbres et sous elles, dans la mer souillée, couverte d’une peau infecte de mazout, une agonie sans nom. Ville de métal engloutie dont émergent les tours, les grands mâts tripodes, obliques, presque couchés, et d’autres mâts avec des vergues sont des croix, l’une vers l’autre penchées.

Des explosions sourdes retentissent encore, on aperçoit des croiseurs secoués de soubresauts, « lapins assommés pas tout à fait morts ».[2]

Près de 235 000 tonnes de bâtiments sont coulées. Soit les 9/10 de la flotte de Toulon et l’ensemble de la flotte de haute mer. Parmi eux eux, 1 cuirassé, 2 croiseurs lourds, 1 transport d’hydravions, 7 croiseurs, 13 torpilleurs, 15 contre-torpilleurs, 12 sous-marins, 6 avisos, 9 patrouilleurs et drageurs, 28 remorqueurs, 19 bâtiments de servitude, 1 bâtiment école, 4 docks flottants…

Procès Pétain, Tome 1 – 1945, page 28 : « au lendemain de cette destruction qui privait la France d’un admirable instrument de combat, le maréchal Pétain, loin de regretter que la flotte ne s’y soit pas soit pas soustraite en gagnant le large, félicitait l’amiral de Laborde d’être resté sourd à l’appel de la dissidence. Plutôt le sabordage que de se joindre aux Forces françaises libres ou à nos alliés… » L’événement reste douloureux mais symptomatique d’une machine bien française à transformer les débâcles en victoire, à ne pas tirer les leçons du passé récent et plus immédiat, à ne pas faire de choix clairement établis et, surtout, à récuser la puissance qu’on admire chez les autres ; autrement dit, à ne pas avoir de vision stratégique. Ce constat ouvre le dernier livre de Christian Harbulot.[3] Indispensable ! .

Plutôt que de simplement rouvrir les vieilles blessures et de participer aux polémiques parisiennes conjuguant déclinisme, haine et contentement de soi, Harbulot va à l’essentiel de l’actuel, ciblant l’actuel vide stratégique français : « tourner le dos à la puissance, c’est prendre tout simplement le risque d’être soumis au diktat d’une puissance étrangère ou de sombrer dans le chaos en cas de désintégration de la société civile ». Le fondateur de l’École de guerre économique nous invite à changer de grille de lecture, à nous défaire de cette culpabilité et mal de puissance, au refus d’assumer nos défaites, nos renoncements, nos trahisons et nos inerties. Le fait est que la pensée politique française sur la puissance a disparu. De Gaulle n’a pas eu de successeur pour prolonger son combat.

On a déjà beaucoup écrit sur une France qui est rentrée à reculons dans la mondialisation, « la guerre de tous contre tous » ou le « chacun pour soi et la globalisation pour tous ». Mais on a moins - comme le fait Harbulot -, ausculté notre aversion nationale pour la puissance, et pourtant… Après avoir été un sujet tabou à cause des dérives totalitaires du XXe siècle, la notion de puissance est en passe de devenir l’un des éléments-clés de la gouvernance mondiale. Dans cette situation de désarmement, sinon de sabordage conceptuel, nos élites - économiques, politiques, administratives et culturelles -, ne voient pas ou refusent de voir que la guerre économique contemporaine a changé les rapports de force et que, dialectiquement un allié peut aussi, par ailleurs et simultanément, être un redoutable adversaire.

Autrement dit, les États-Unis peuvent soutenir notre action militaire au Mali ou ailleurs, mais aussi simultanément tenter d’affaiblir des entreprises françaises dans un secteur sonné pour avoir la suprématie en termes de technologie et de marché. « La fin de l’affrontement entre les Blocs a rompu ce lien d’alliance qui s’imposait à tous », souligne Harbulot, « les rapports de force traditionnels ont repris le dessus. Mais ce changement de paradigme a créé un décalage dans leur interprétation. Les représentants du monde politique et économique français ont eu le plus grand mal à admettre que les États-Unis, qui sont restés dans leur esprit le bouclier le plus fiable contre une menace majeure, pouvaient se transformer en un adversaire redoutable dans la mondialisation des échanges. Le sentiment d’appartenance à un modèle intégré indissociable (une philosophie politique : la démocratie ; un modèle économique : le libéralisme ; une alliance militaire : l’OTAN) prévalait et prévaut encore sur toute autre forme d’analyse ».

Même si Laurent Fabius vient de découvrir la « diplomatie économique », et qu’elle est, effectivement, une façon d’aborder le problème, celle-ci n’est pas la seule solution miracle. Aujourd’hui, les forces attaquantes prennent le soin de ne jamais se faire identifier et, hormis les acteurs étatiques, les acteurs se sont multipliés. Les dernières affaires Wikileaks et Snowden en sont le symptôme, le Pentagone et la communauté américaine du renseignement ont habilement géré les suites des attentats du 11 septembre 2001 pour redéployer leur moyens de riposte dans trois directions parallèles et interactives : la guerre contre la terreur, le Homeland Security et, bien sûr le business… qui continue quoiqu’il arrive ! Pendant ce temps là, les élites françaises n’ont eu de cesse de liquider ce qui restait d’un gaullisme opérationnel, en se repassant le mistigri dans un pays géré par des notables par des stratèges.

Mais le livre d’Harbulot est encore plus précieux dans son analyse des « fausses renaissances » et de nos tentatives de réaction avortés au Gatt, puis à l’OMC et dans bien d’autres enceintes. Sa critique des « pôles de compétitivité » est d’un bon sens aveuglant. « Dans ce domaine, la gauche n’a pas fait mieux que la droite. Les trente-quatre plans de bataille annoncés par François Hollande en septembre 2013 pour doper l’industrie souffrent du même handicap récurrent : l’incapacité du pouvoir politique à définir des priorités dans les projets de financement pour qu’ils aient une chance de réussite. Il est aussi significatif que ces trente-quatre plans de bataille industriels soient surtout des choix d’innovation technologique et non des orientations industrielles ». Depuis Georges Pompidou, la France n’a plus de politique industrielle, plus de politique de puissance. Nicolas Sarkozy et François hollande se sont alignés sur la position de principe d’une Europe qui se bâtit sous le contrôle des États-Unis.

Quelle politique face à l’émergence de la Chine, au réveil de la Russie, au désir de France du Brésil, à l’agressivité commerciale de la Corée ? Le décrochage de la pensée stratégique française n’est pas sans lien avec l’adhésion d’une partie majoritaire de nos élites à la doctrine libérale. Ces élites n’ont rien fait pour changer de grille de lecture !

Alors que faire ? Certainement continuer à creuser la voie tracée par l’Intelligence économique ; réinventer l’intérêt de puissance en retrouvant une autonomie de penser ; et aussi mieux travailler sur ce besoin vital de ne pas affaiblir notre système de défense. Faudrait-il encore avoir le courage politique de remettre à leur vraie place les petits marquis de Bercy. Cette petite révolution copernicienne ne pourra pas se faire non plus sans intégrer les profondes mutations engendrées le grand chambardement numérique. Elle nécessite aussi des élites doivent davantage écouter le terrain et tenir compte de ses retours d’expérience. Vaste programme mon général !

L’École de Guerre Économique, Theatrum Belli, l’AEGE et l’INHA, en association avec le Syndicat de l’Intelligence Économique (Synfie), CCI France, la Fondation Prométhéus, le Portail de l’Intelligence Économique organisent la Journée Nationale de l’Intelligence Économique, sur le thème: « Pensée dominante versus liberté de l’information », le 20 juin 2014 (13h30 – 18h30) INHA – Institut National d’Histoire et d’Archéologie – Galerie Colbert.

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] Georges Blond : « Toulon. Rien n’a pu les abattre ». Éditions Les Presse de la cité, 1967.
[3]  Christian Harbulot : « Sabordage – Comment la France détruit sa puissance ». Éditions François Bourin, avril 2014.

Chroniques de Richard Labévière en 2014 

 


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