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Levez les sanctions contre le Soudan



Darfour du Nord : Les braises d’El-Facher…

par Richard Labévière

Source: Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 11 juillet 2014.

Rien ne se dégage de cette infinité de sable rouge. Enfin, dans un coin du hublot apparaissent quelques striures. A l’amorce de l’atterrissage, on dirait des alvéoles de ruche d’abeilles : bienvenue à El-Facher, aujourd’hui chef-lieu du Darfour du Nord. L’afflux de l’aide humanitaire de l’ONU [2] a contribué à un certain essor économique et démographique de la ville qui compte désormais environ 250 000 âmes. Depuis 2003, le conflit opposant l’armée gouvernementale alliée à des tribus contre les groupes rebelles qui veulent partager le pouvoir avec Khartoum, a fait plusieurs centaines de milliers de morts et plus de deux millions de déplacés. Tribus et factions armées se disputent terres, eau et concessions minières, notamment d’or. Depuis fin février 2014, près de 200 000 personnes supplémentaires ont été déplacées - selon l’ONU - dans l’ensemble du Darfour.

La fournaise du tarmac brouille l’horizon comme si une nuée de sauterelles barrait la visibilité au-delà d’une centaine de mètres. En deçà de ce brouillard de chaleur, trois chasseurs bombardiers Sukhoï/SU-25 sont en train d’être débâchés. Incliné sur le côté, un quatrième semble servir de magasin à pièces de rechange. Un peu plus loin, un gros Antonov AN-26 ne semble guère plus en forme. Derrière la petite tour de contrôle, une dizaine d’hélicoptères et deux gros porteurs frappés des lettres UN sont alignés comme une famille d’insectes desséchés.

Sur le front de la désertification

El-Facher est un ancien poste caravanier et la capitale du sultanat des Fours, fondé à la fin du XVIIIe siècle. Comme Khartoum ou El-Obeïd, elle se trouve sur le front de la désertification. Même si elle draine encore une population rurale en désarroi, elle n'est plus en mesure de lui fournir ses moyens d'existence. Située dans une région qui ne reçoit que 200 mm d'eau par an en moyenne, El-Facher est victime, depuis plusieurs décennies, d'une désertification accentuée, provoquée à la fois par la culture inconsidérée du mil, par le surpâturage et par la coupe de la végétation arborée pour les besoins urbains. L'eau manque en saison sèche, le réservoir du Golo étant sujet à l'envasement (l'aquifère profond est cependant exploité à Sag el-Naam, à 40 km au sud de la ville), tandis que le mil doit être importé à grands frais en période de soudure. Une grande partie de la population souffre de sous-alimentation. Cet isolement et cette paupérisation expliquent pourquoi la ville a été la première cible des attaques de l’Armée de libération du Soudan (ALS). Les forces de Khartoum en ont fait leur base d'opérations pour le Darfour du Nord et un centre de pilotage des milices gouvernementales.

Au printemps comme souvent en début d’automne, le habüb souffle en rafales [3] amenant de gros nuages rouges et noirs qui annoncent l’orage. La piste asphaltée disparaît. A la hauteur d’une station d’essence, une dizaine de pick-up surmontés de mitrailleuses et de canons sans recul (B/10 et B/11) attend que la jeep de commandement finisse son plein. Drapés de chèches noirs et de treillis zébrés, les hommes ressemblent à des divinités grecques. Deux types de tenues : celles de la Force de soutien rapide (supplétifs de l’armée de terre) et des NISS - National Intelligence Security and Service -, le service action de la Centrale de renseignement de l’armée. En sens inverse, une file de 4x4 blancs marqués UNAMID regagne ses quartiers. La colonne de l’armée part en opération, nous sommes attendus au gouvernorat régional.

En lisière de l’agglomération, le périmètre est protégé par trois lignes de check-points, sérieusement armés (mitrailleuses, mortiers, RPG et AK-47). Après notre débarquement, plusieurs porteurs de Kalachnikov nous font passer deux portiques d’aéroport déclenchant une symphonie dodécaphonique. Des buveurs de thé rigolent et le maître des lieux en boubou blanc nous accueille à bras ouverts.

Le sanctuaire du djebel Marra

« Nous nous heurtons principalement à trois groupes armés installés dans le Djebel Marra, un massif montagneux de 20 000 kilomètres carrés au sud-ouest d’El-Facher », explique le gouverneur Eltigani Seisi M. Ateem ; « de ce sanctuaire difficilement contrôlable, ils lancent des attaques contre la ville, les villages avoisinants, les mines et les troupeaux ». Après une série de violents combats en avril et mai derniers, la situation est en voie d’amélioration, selon lui, surtout depuis la mort de l’un des principaux chefs rebelles - Ali Karbino -, le 29 juin dernier. Depuis 2009, son groupe s’était séparé de l’ALS d'Abdel Wahid Mohammed al-Nour, l’un des initiateurs de la rébellion du Darfour, il y a onze ans.

« Ce qui reste de la rébellion n’excède pas quelques centaines d’hommes », estime le gouverneur, « soutenus par l’armée ougandaise, en cheville avec des trafiquants d’ivoire d’éléphants. Ils bénéficient du soutien logistique du Sud ». Depuis la « séparation » de la République du Soudan du Sud,[4] elle-même actuellement confrontée à une guerre interne très meurtrière pour le contrôle du pouvoir et du pétrole, plusieurs mouvements armés opèrent aussi à partir de ce nouvel Etat dans le Nil Bleu et au Sud Kordofan, régions frontalières dépendant toujours de Khartoum. « La situation s’améliore aussi parce que le Tchad, qui a normalisé ses relations avec Khartoum, n’arme plus ces différents groupes », ajoute Eltigani Seisi M. Ateem, « Idriss Déby et notre président Omar el-Béchir ont enterré la hache de guerre, le Tchad ayant fini par comprendre qu’il n’a aucun intérêt à de nouvelles partitions du Soudan qui finiraient par engager toute la sous-région dans un processus de ‘somalisation’. Après la sécession du Sud et ses guerres internes fratricides, Khartoum est parvenu à convaincre l’Union africaine et une partie de la communauté internationale du danger croissant d’une ‘sudisation’ qui pourrait aggraver la situation en Centrafrique, voire contaminer le Cameroun… » Dans ce contexte, El-Facher continue à faire face au double péril de la désertification et d’une relocalisation des milliers de personnes déplacées qui continuent à souffrir de la crise.

L’appel du camp d'Abou Chok

Les dignitaires du camp d’Abou Chok, qui regroupe 45 000 déplacés, commencent par rappeler que dès 2004, soit sept ans avant la « séparation », le mouvement Save Darfur composé d’une centaine d’associations et d’ONG (essentiellement des officines religieuses, en particulier juives et évangéliques) orchestrait une campagne mondiale pour dénoncer « génocide », « crimes contre l’humanité », etc. Les mêmes, qui prônaient une intervention armée, récoltaient des millions de dollars qui ne sont jamais parvenus aux victimes. George Clooney - le BHL d’Hollywood reconverti dans la vente du café express -, qu’on retrouve aujourd’hui bras dessus/bras dessous avec les néo-nazis d’Ukraine, orchestrait une campagne de lobbying mondial qui aboutit à l’inculpation du président el-Béchir par la Cour pénale internationale, vite recadrée par l’Union africaine.

Responsable de l’approvisionnement en eau, Adam Mohammad se félicite, lui aussi, d’une certaine stabilisation : « la cohabitation entre les habitants du camp s’est améliorée et des familles regagnent maintenant leur village. Parallèlement, on enregistre la reddition de nombreux jeunes qui déposent les armes ». L’un d’eux, Ahmad Atim tient à lancer un appel à ses anciens compagnons : « pour beaucoup d’entre nous la Kalach était la garantie d’avoir deux repas par jour. Ici, à Abou Chok, nous avons une meilleure nourriture et, en plus, la sécurité ! La poursuite des razzias ne mènent à rien. Venez à Facher mes frères ! » Confirmé par les responsables locaux des Nations unies et des ONG encore présentes, le principal constat du collège des vieux chefs concerne les sanctions américaines qui continuent à peser, notamment sur l’acquisition des médicaments : « les Américains ne nous pardonnent pas d’avoir confié aux Chinois l’exploitation de notre pétrole. Ils continuent à nous le faire payer très cher ! » La levée de ces sanctions est l’autre appel d’Abou Chok…

En conclusion de son livre magistral,[5] l’ancien ambassadeur de France à Khartoum Michel Raimbaud écrit : « le Soudan, pour sa part, aurait tout intérêt à ne pas se faire trop d’illusions sur les intentions de Washington à son égard. Il est évident que l’Empire a un compte à régler avec Khartoum et qu’il ne saurait se satisfaire du premier versement. C’est la raison pour laquelle les administrations successives (Bush père, Clinton, Bush fils et Obama) maintiennent ou accentuent les pressions sur un gouvernement qui n’en peut mais. A ce stade, il convient déjà d’engranger le bénéfice des mesures accumulées depuis près de vingt ans, à commencer par ce dividende très gratifiant qu’est la sécession du Soudan du Sud ».

Cette création occidentale, qui devait s’imposer comme une vitrine africaine du libéralisme économique, de la « démocratie » et tout le tralala, est en passe de répéter le cauchemar libyen : celui de la loi des seigneurs de la guerre, des chefs mafieux et des affairistes occidentaux. Face à ce brillant résultat, les chancelleries occidentales auraient maintenant tout intérêt à soutenir le processus de dialogue national courageusement initié par Khartoum et à lever des sanctions iniques frappant, en premier lieu, la population soudanaise.

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] Voir Levez les sanctions contre le Soudan ! de Richard Labévière (09-07-2014)
[3] Voir la très belle « Géographie du Soudan » de Na’üm Bey Shuqayr. Éditions L’Harmattan, juillet 2012.
[4] À la suite du référendum d'autodétermination organisé du 9 au 15 janvier 2011, le Soudan du Sud a fait sécession de la République du Soudan le 9 juillet 2011. Malgré la reconnaissance immédiate de ce nouvel État, des litiges subsistent quant au tracé définitif de ses frontières.
[5] Michel Raimbaud : Le Soudan dans tous ses états – L’espace soudanais à l’épreuve du temps. Éditions Karthala, octobre 2012.

Chroniques de Richard Labévière en 2014 


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