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Le centenaire du

Gilbert Motier, Marquis de La Fayette

Au moment où des représentants des gouvernements français et américains s'apprêtent à célébrer avec éclat le centenaire de l'escadrille La Fayette à Marnes-la-Coquette,[01] il est intéressant d'évoquer l'homme illustre que fut le marquis de La Fayette. Il est aussi pertinent de s'interroger. Comment expliquer que, d'un côté de l'Atlantique, le nom de ce Français soit resté fidèlement attaché à l'histoire des États-Unis, alors que de l'autre côté, il fait partie de ceux qu'on appelle les "oubliés de l'histoire". Le contraste est surprenant. Pour les Américains, « Lafayette » représente un symbole,[02] celui d'un jeune aristocrate français — libéral avant l'heure — qui, l'épée à la main, jouera un rôle décisif aux côtés des « rebelles » américains dans leur guerre d'indépendance contre le pouvoir colonial britannique. Depuis plus de deux siècles et demi, sa mémoire est honorée aux États-Unis alors qu'en France, curieusement, l'étoile du marquis n'a jamais brillé du même éclat. Sans prétendre ici vouloir compléter la biographie d'un homme exemplaire ou réussir à lever le voile sur la différence d'appréciation faite des deux rives de l'Atlantique sur ce qu'a été son action, Joël-François Dumont tente de trouver dés éléments de réponse à cette question avant de célébrer le centenaire de l'escadrille 2/4 La Fayette de l'armée de l'Air. Paris le 20 avril 2016.©

Gilbert du Motier, le futur marquis de La Fayette, est né le 6 septembre 1757, au Château de Chavaniac dans les montagnes d'Auvergne. Orphelin et millionnaire à 14 ans, marié à 16 ans à Adrienne de Noailles, « la femme de sa vie », il deviendra à 19 ans major général dans l'armée américaine. Comme une poignée de jeunes autres nobles européens qui ont pris fait et cause pour l'indépendance — le Polonais Kosciusko, le Prussien von Steuben ou encore le Rhénan von Kalb — La Fayette décide d'aller combattre les Anglais en soutenant les "insurgés", des rebelles qui, à l'époque, n'étaient qu'une minorité. À la cour de Louis XVI où il cherche un soutien, il est éconduit. On lui fait même comprendre que cette cause n'est pas soutenable. Comment expliquer cet engagement à l'étranger, alors qu'il milite en France pour l'émergence d'un pouvoir royal moderne ? Pourquoi courir au devant de tant de risques, si loin de chez lui, alors qu'il mène une existence confortable en France ?

La rencontre qu'il a en secret avec Benjamin Franklin, venu en vain plaider à Versailles la cause des "Insurgents" américains constitue assurément un premier élément de réponse. Conjugué à l'attrait que ce nouveau monde pouvait bien exercer sur un jeune idéaliste, épris de liberté et décidé à faire de sa vie un combat, pour faire évoluer les systèmes de gouvernement de l'époque vers plus de justice, plus de liberté et moins de contraintes, on comprend alors beaucoup mieux ses motivations.

Malgré l'opposition de sa famille, La Fayette quitte l'armée et décide de rejoindre l'Amérique. Pour s'embarquer vers le nouveau monde, il lui faudra tromper sur terre la surveillance de ses proches et déjouer en mer la vigilance des Anglais. Avec quelques fidèles, il embarque le 17 avril 1777 à Pasajes de San Juan, près de San Sebastian. Il affrète à ses frais une frégate, la Victoire, et naviguera plus d'un mois pour arriver directement sur la rive américaine, sans passer par les Antilles de peur d'être ramené en France manu militari.

A son arrivée, il envoie une lettre à sa soeur, datée du 7 juin. Il lui explique le sens de son engagement : « Défenseur de cette liberté que j'idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette république si intéressante, je n'y porte que ma franchise et ma bonne volonté, nulle ambition, nul intérêt particulier; en travaillant pour ma gloire, je travaille pour leur bonheur […] Le bonheur de l'Amérique est intimement lié au bonheur de toute l'humanité

Du haut de ses 19 ans, La Fayette débarque à Georgetown le 15 juin 1777. Un an après que les "insurgés" aient proclamé unilatéralement leur indépendance dans les treize colonies anglaises d'Amérique du nord. Au début, l'accueil du Congrès à Philadelphie est peu enthousiaste. Dans un billet remis à son président, il déclare : « C’est à l’heure du danger que je souhaite partager votre fortune » [...] : « Je ne veux obtenir de vous qu’une seule faveur, celle de me battre comme un simple soldat, volontaire et sans solde ». Habité par une grande modestie et nanti d'une solide éducation, le jeune marquis va trouver les mots simples et justes qui vont toucher les Américains. « Je revendique humblement le droit de servir comme simple soldat déclare t-il. Le Congrès l'acclame et lui attribue le grade de major général. Il devient le proche collaborateur du commandant en chef George Washington dont il va devenir l'ami de celui qui deviendra le père fondateur des États-Unis. Malgré son grade, il saura rester humble. Lors d'une inspection, il déclarera : « Je suis ici pour apprendre et non pour enseigner ». IL n'en fallait pas plus pour que les Américains l'adoptent comme l'un des leurs.

Photo © Charles Willson Peale - Washington and Lee University

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/26/Marquis_de_Lafayette_3.jpg

 

Sabre au clair, il est blessé à la cuisse le 11 septembre 1777, à la bataille de Brandywine. Bien que convalescent, il réussit quelques mois plus tard un coup d'éclat en secourant deux mille insurgés, assiégés par les Anglais au Canada, avec seulement une poignée d'hommes. Il s'illustrera encore lors des batailles de Barren Hill, de Gloucester, de Monmouth ou de Rhode Island jusqu'à la bataille de Yorktown. Tous les témoignages rapportent qu'il a témoigné au combat de professionnalisme en faisant acte de bravoure.

La guerre d'Indépendance gagnée, en attendant le traité de paix qui sera signé à Versailles, La Fayette peut donc s'en revenir au pays, couvert de gloire et d'honneur. De retour en France, au printemps 1779, il reçoit un accueil triomphal. Mais la mission qu'il s'est fixée n'est pas encore terminée. Reçu à la cour, il plaide auprès du roi la cause de l'insurrection américaine en réclamant l'envoi d'un corps expéditionnaire. Louis XVI, accède à sa demande et décide l'envoi d'un corps de 6.000 hommes outre-Atlantique, sous le commandement du général de Rochambeau, avec le concours de la flotte commandée par l'amiral François de Grasse. La Fayette se doit de devancer le corps expéditionnaire. Il embarque le 21 mars 1780 à Rochefort-sur-Mer sur la frégate L'Hermione que lui a donnée le roi et arrive à Boston le 28 avril suivant. À la tête des troupes de Virginie, il harcèle l'armée anglaise de lord Cornwallis et fait sa jonction avec les troupes de Washington et de Rochambeau. Prises en tenaille dans la baie de Chesapeake, les troupes anglaises sont dans l'impossibilité de recevoir des secours par mer du fait du blocus effectué par la flotte française. C'est ainsi que les alliés franco-américains remportent une victoire décisive à Yorktown, le 17 octobre 1781, et obtiennent, le même jour, la reddition de lord Cornwallis.

Sa mission américaine accomplie, La Fayette rentre en France, au printemps 1779, où il reçoit un accueil triomphal.[04] Le noble et fortuné marquis va alors se mettre « au service des idées les plus généreuses de son temps ». Le 17 février 1788, il crée avec l'abbé Grégoire et Jacques-Pierre Brissot, dit Brissot de Warville, un "conventionnel", directeur du journal Le Patriote français et chef de file des Girondins pendant la Révolution, la « Société des Amis des Noirs ». Ensemble ils sont les premiers à militer pour l'abolition de la traite et de l'esclavage. La Fayette sera « un des initiateurs de la Révolution française. Aux premières places en 1789, lors des États généraux, puis lors de la prise de la Bastille. C'est lui qui donna le nouveau drapeau tricolore à la Révolution, avec les trois couleurs qui s'étaient couvertes de gloire au nouveau monde et qui symbolisait la nouvelle démocratie. Il est l'un des auteurs de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789.

A la Révolution, La Fayette est élu député de la noblesse de Riom aux états généraux. Le 11 juillet 1789, à l'Assemblée nationale, il présente un projet de "Déclaration européenne des droits de l'homme et du citoyen" dont s'inspirera en décembre 1791 le "Bill of Rights" américain. Le 15 juillet, La Fayette prend la tête de la garde nationale. Le 17, il invite ses troupes à arborer une cocarde tricolore, avec les trois mêmes couleurs que l'on retrouve dans la bannière américaine.

Mais le marquis ne tarde pas à être tiraillé entre son obligation de protéger le roi et son désir de faire progresser les idées libérales de la Révolution. Lui qui n'avait jamais intrigué ou cherché à être un courtisan n'est pas davantage proche des révolutionnaires coupeurs de tête. La terreur s'installe. Après la chute de la monarchie, en 1792, le général de La Fayette s'est fait des ennemis chez les coupeurs de têtes. Menacé d'arrestation, il prend la fuite avec une partie de son état-major pour se réfugier en Autriche. Un très mauvais choix... La cour impériale qui ne voit pas d'un bon œil l'arrivée de cet aristocrate aux idées libérales, ce « héros des Deux Mondes » qui pourrait avoir des idées contagieuses, est aussitôt incarcéré par les Autrichiens avant d'être transféré quelques jours plus tard en Prusse dans la citadelle de Wesel. Après cinq ans de captivité où il a connu des fortunes diverses, il est libéré grâce à une clause particulière du traité de Campoformio négocié par Bonaparte.

La Fayette revient donc en France sous le Consulat mais se tiendra à l'écart de la vie politique jusqu'à la chute de l'Empire, en 1814. L'homme qui n'avait pas participé à l'Empire deviendra l'un des opposants à la Restauration. Pendant les Cent Jours qui suivent le retour de Napoléon 1er de l'île d'Elbe, La Fayette prendra néanmoins fait et cause pour l'empereur en se faisant élire député à la Chambre des représentants. Mais après Waterloo, il sera le chef de file à l'Assemblée pour obliger l'empereur à abdiquer le 22 juin 1815. En 1818, sous le règne de Louis XVIII, il sera réélu comme député de la Sarthe. En 1825, il s'offre un dernier voyage triomphal aux États-Unis.

A la révolution de 1830, on le retrouve au premier plan lors de la Révolution de 1830, soutenant activement les débuts de la monarchie de Juillet. Lorsque la révolution des Trois Glorieuses chasse Charles X du pouvoir, La Fayette retrouve le commandement de la garde nationale. Le 31 juillet 1830, il accueille à l'Hôtel de ville de Paris le duc Louis-Philippe d'Orléans, qui est, comme lui, un noble libéral attaché à la Révolution. Le pire pour lui serait de se lancer dans une aventure républicaine incertaine qui pourrait tourner à la guerre civile, rappelant la Terreur et ses crimes odieux. La Fayette a 73 ans n'a pas changé. L'homme pour qui la liberté s'est toujours conjuguée au singulier s'est toujours opposé aux dictatures.

Le « Héros des Deux Mondes » meurt, en pleine gloire, le 20 mai 1834 à Paris. Il a 77 ans. Il sera inhumé à Paris dans le petit cimetière de Picpus, près d'une fosse commune où furent ensevelis de nombreuses personnes guillotinées sous la Révolution, des nobles pour la plupart, y compris des membres de sa famille.

Tombe du général La Fayette et de son épouse au cimetière de Picpus

Le moins que l'on puisse écrire est que le général de La Fayette n'occupe toujours pas la place qui lui revient dans notre histoire de France.[04] Comme quoi les ravages de la pensée unique ne datent pas d'hier... Jusqu'à la tombe qui est entretenue par les Américains ! Aucun homme politique français n'a eu l'idée de transférer ses cendres au Panthéon alors que les Américains le mettraient volontiers à Arlington...[XXXX] L'empereur Napoléon III qui a lancé les grands chantiers de modernisation de la France et de sa capitale repose dans une abbaye du Hampshire, à Farnborough, une petite enclave française au sud-ouest de Londres. Le moins que l'on puisse dire est que les lieux sont exclusivement entretenus par des abbés britanniques et visités par de rares touristes. L'ambassade de France à Londres a toujours ignoré Napoléon III à qui l'on a fait porter un peu seul le chapeau de la défaite de 1870... Jusqu'ici, seul le maire de Nice et président de la région, Christian Estrosi, a milité pour le rapatriement de la dépouille de Napoléon III en France. Le moine bénédictin Dom Cuthbert, qui m'a fait visiter la crypte en réponse à la question de savoir pourquoi la France n'entretenait pas cette sépulture m'a rappelé que « les ayants droit, selon la loi française comme les descendants légitimes, lui avaient remis en 2010 en mains propres un document olographe pour s'opposer à la translation des restes de Napoléon III vers la France ». Côté officiel, il a précisé que « la dernière fois que les autorités françaises s'étaient manifestées » à propos de la tombe de l'Empereur, de sa femme et de leur fils « remontait au 20 juillet 1920 avec l'envoi d'un télégramme pour s'indigner des derniers honneurs que les bénédictins avaient rendus à l'ex-impératrice » inhumée près de son mari avec les sacrements de l'Église après son décès au palais de Liria à Madrid. Encore deux oubliés de l'histoire auxquels seul, Stéphane Bern, a rendu hommage il y a deux ans dans deux émissions sur France 2.

 Alors, que peut-on reprocher à La Fayette ? « De n'avoir pas saisi sa chance, de n'avoir pas imposé - pour le bonheur des Français - la démocratie à la fondation de laquelle il avait participé en Amérique ? Chateaubriand, qui n'était pas du genre à faire des louanges dira de lui : « Il a fallu plus de quarante années pour qu'on reconnût dans M. de La Fayette des qualités qu'on s'était obstiné à lui refuser […] Aucune souillure ne s'est attachée à sa vie ; il était affable, obligeant, généreux. Sous l'Empire, il fut noble et vécut à part […] Dans les commencements de la Révolution, il ne se mêla point aux égorgeurs ; il les combattit à main armée et voulu sauver Louis XVI […] M. de la Fayette sera éternellement la Garde Nationale. […] Il n'avait qu'une idée et, heureusement pour lui, elle était "celle du siècle". Cet idéal, c'était la liberté…»[03]

Aux États-Unis, le nom de La Fayette a été donné à des villes réparties dans 15 États et dans cinq comtés. Dans les États d'Alabama, de Géorgie, dans l'Illinois, en Californie, dans le Colorado, l'Indiana, le Kentucky, le Minnesota, au New Jersey, dans l'État de New York, dans l'Ohio, l'Oregon, le Tennessee et le Wisconsin, sans oublier la Louisiane où, Lafayette est la « capitale » de l'Acadiane... sans oublier les cinq « comtés Lafayette » : dans l'Arkansas, la Floride, le Mississippi, le Missouri et le Wisconsin.

On ne compte plus les avenues et places Lafayette aux États-Unis : les plus célèbres étant la Place la Lafayette à Washington, D.C., qui jouxte le parc de la Maison-Blanche, inscrit dans le « District historique du parc Lafayette », et l'avenue Lafayette ainsi qu'une station de métro à Manhattan. Le Lafayette Square également, situé dans le quartier historique de Saint-Louis dans l'État du Missouri.

Et en France par comparaison ? Deux communes : Aix-la-Fayette, dans le Puy de Dôme qui fût le premier fief de la famille de La Fayette et Chavaniac-Lafayette, en Haute-Loire où est né le marquis. Seule une ville s'est appelée La Fayette, encore était-elle en Algérie qui sera rebaptisée Bougaa après l'indépendance... Une rue dans Paris. L'hôtel Concorde La Fayette et les galeries Lafayette (écrit comme aux États-Unis). Il est certain qu'on aurait pu faire mieux. De quoi vérifier en tout cas le vieux dicton qui précise opportunément qu'on « n'est jamais prophète en son pays ».

Le nom de La Fayette semble par contre avoir survécu en bonne place dans le choix des noms d'unités ou de bâtiments militaires des deux côtés de l'Atlantique...

Côté américain, citons le porte-avions Langley de l'US, Navy un ancien croiseur transformé en porte-avions comme son sister-ship le Bois-Belleau. dont les superstructures ont été remplacées par un hangar et un pont d'envol, qui sera rebaptisé La Fayette. Prêté par les États-Unis à la France de janvier 1951 à mars 1963, il participera sous pavillon français à la guerre d’Indochine et au rapatriement des premiers réfugiés d’Algérie. Après un porte-avions, une classe de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins ainsi que son navire de tête, l'USS Lafayette (SSBN-616) en service entre 1963 et 1994. Les Américains avaient déjà rebaptisé le 1er janvier 1942 La Fayette le paquebot Normandie.

Côté français, la Marine nationale a nommé sa première classe de frégates furtives La Fayette. L'armée de Terre créera en Afghanistan une « brigade La Fayette » (ou Task force La Fayette), une unité interarmes et interarmées de circonstance regroupant la majeure partie des unités de l'armée de terre engagées en 2001 au sein de la Force internationale d'assistance et de sécurité (ISAF), qui sera dissoute fin novembre 2012 après le retrait des forces combattantes françaises de Kapisa.

Gardons le meilleur pour la fin : l'armée de l'Air a devancé les armées de Terre et de Mer avec « l'escadrille 2/4 La Fayette ». Aujourd'hui, c'est elle qui a pour mission de porter le feu nucléaire avec ses Mirage 2000N auxquels vont bientôt succéder des Rafale. Cette escadrille va fêter son centenaire avec éclat à Marnes-la-Coquette.

Il y a tout juste cent ans, une poignée de jeunes volontaires américains étaient portés à leur tour par le Spirit of Lafayette. Venus de tous horizons, ils avaient en commun leur déception de voir leur pays refuser d'entrer en guerre pour soutenir la France et l'Angleterre. Dès 1916, ils s'engageront dans la Légion étrangère avant d'être affectés dans une escadrille devenue emblématique de nos armées de l'Air américaine et française. Cette escadrille américaine se conduira avec panache avant d'être remise aux Américains après la Première Guerre Mondiale. Elle sera bien sûr ressuscitée en Afrique du Nord au cours de la Seconde Guerre Mondiale avant de devenir en Allemagne la "2/4"...  Nos deux armées de l'Air ont réussi à maintenir envers et contre tous ce lien magique entre deux pays qui n'ont cessé au cours des siècles de s'admirer et de se détester. Sur le champ de bataille, la fraternité d'armes sera toujours la plus forte.

Les Américains connaissent mieux le cimetière de Picpus à Paris que nos compatriotes et il  n'est pas rare de voir des célébrités d'Outre-Atlantique venir s'y recueillir. C'est d'ailleurs devant sa tombe en 1917 que les responsables militaires américains venus soutenir l'effort de guerre français viendront s'incliner. L'un d'eux aura ce cri du coeur : « La Fayette, nous voici ! ». Attribué souvent par erreur au général John J. Pershing, ce propos a été tenu par un membre de son état-major, le lieutenant colonel Charles Egbert Stanton :

Le général Pershing et son état-major saluent la mémoire du général La Fayette au cimetière Picpus -- Photo

« America has joined forces with the Allied Powers, and what we have of blood and treasure are yours. Therefore it is that with loving pride we drape the colors in tribute of respect to this citizen of your great republic. And here and now, in the presence of the illustrious dead, we pledge our hearts and our honor in carrying this war to a successful issue. Lafayette, we are here ».

Le jeune capitaine se fait réformer de l'armée le 11 juin 1776 puis, grâce au soutien du comte de Broglie et à ses futurs protecteurs le baron de Kalb et Silas Deane, diplomate et commissaire des Insurgents. Il signe à Paris le 7 décembre 1776 son engagement dans l'armée « américaine » comme major général. Le comte de Broglie, chef du « cabinet secret » de Louis XV qui souhaite aider discrètement les Insurgents contre la Couronne britannique, lui fait financer secrètement l'achat de La Victoire, un navire de 200 tonneaux, avec seulement 2 canons, trente hommes d’équipage et comme cargaison 5 à 6 000 fusils.


George Washington par Charles Willson Peale (1776)
Après un voyage en Angleterre destiné à tromper espions anglais et opposants français à son entreprise, il s'échappe et gagne Bordeaux. Là, il embarque ouvertement pour l'Espagne et le port basque de Pasajes de San Juan (Le Passage) près de Saint-Sébastien, drôle de destination pour qui veut partir pour les Amériques14. Revenu rapidement à Bordeaux, il y apprend qu'il serait sous le coup d'un ordre d'arrestation à l'origine duquel se trouve son beau-père qui réclamerait à son encontre une lettre de cachet auprès du roi qui lui avait déjà interdit officiellement de quitter le pays après que des espions britanniques eurent découvert son plan

Peu de jours après, les prisonniers sont remis par l'Autriche à la Prusse, et  en dépit des interventions des États-Unis et de la femme de La Fayette. Il est accueilli à la citadelle par le colonel prussien Friedrich August Albrecht von Tschirschky qui remplaçait au commandement de la forteresse de Wesel le général Romberg qui venait de mourir. Quand on amena Lafayette, von Tschirschky lui fit voir la caserne entourée de palissades, et, ne sachant pas un mot de français, lui dit : « Bastille ! Bastille ! ». La Fayette tombe dangereusement maladeN 30. Il est transféré à Magdebourg, où il passe un an dans un appartement souterrain et humide, en butte à la surveillance la plus inhumaine, et réduit à recourir à un cure-dent trempé dans de la suie délayée pour correspondre secrètement avec quelques amis.

Transféré à Neisse, en Silésie, il y est traité un peu moins rigoureusement. Enfin, au mois de mai 1795, par suite du traité de paix conclu entre la France et la Prusse, La Fayette, Bureau de Pusy et Latour-Maubourg sont rendus aux Autrichiens et conduits dans la forteresse d'Olomouc en Moravie, où ils sont séparés et privés de toute communication avec le dehors ; il y subit toutes les tortures pendant deux ans43.

Tandis que La Fayette essuie ainsi toutes les angoisses de la plus dure captivité, la faction qui domine alors en France n'omet aucune persécution propre à se venger d'une retraite qui a dérobé sa tête à l'échafaud


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