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Verdun 2016

Verdun 2016, la logistique au cœur de la bataille

« Dans chaque bataille, la logistique tient une place centrale. Verdun n’a pas fait exception à cette règle intemporelle. Acheminer les unités, les relever, leur fournir en temps et en heure les munitions et les vivres sur le champ de bataille, nourrir près de deux millions de soldats chaque jour, trouver de l’eau potable, évacuer les blessés et les prendre en charge immédiatement.» Sans soutien, les poilus de 14-18 n'auraient pas tenu. « Chaque action logistique est vitale pour défendre les lignes françaises[1] Tout déploiement militaire exige la présence de soldats logisticiens qui courent les risques inhérents à des missions où, en plus de se protéger eux-mêmes, il leur faut mener à bon port leurs précieuses cargaisons. C'est leur mission que de ravitailler les combattants en première ligne, un rôle aussi essentiel que celui que jouent les unités du Service des Essences des Armées (S.E.A)[2] ou le Service de Santé des Armées (SSA) qui sont considérés comme des modèles dans le monde entier. Au moment où l'armée de Terre vient de perdre trois de ses soldats appartenant au 511e RT, l'un des huit régiments de la 1ère Brigade logistique sur les 500 hommes et femmes engagés dans 12 pays (Tchad, Mali, Centrafrique, Liban…) avec leurs moyens, pour ravitailler en vivres, en armes et en munitions toutes les unités des forces terrestres engagées en OPEX,[3] la DICoD a été bien inspirée d'honorer le travail peu connu de ces militaires. Dans une série de trois papiers sur "Verdun 2016, la logistique au cœur de la bataille",[4][5][6] l'EV2 Camille Martin nous fait découvrir la logistique mise en place autour des voies de communication qui reliaient le front à l’arrière pour soutenir les poilus engagés à Verdun en leur permettant de survivre au front pendant toute la durée de la 2e Guerre Mondiale. Paris, le 24 avril 2016. Sources : Camille Martin/DICOD.

La Voie sacrée, cordon ombilical de la bataille de Verdun (1/3)

En 1916, lors de la bataille de Verdun, la principale problématique est d’acheminer jusqu’aux premières lignes du front les munitions, l’eau et les vivres, pour permettre à l’armée française de résister coûte que coûte.

Le 19 février, soit deux jours avant l’attaque allemande, le Grand Quartier général positionne dans la région de Bar-le-Duc des troupes de transport automobile. La décision est prise de réserver exclusivement la départementale reliant Bar-le-Duc à Verdun, soit une soixantaine de kilomètres, au service automobile. Le capitaine Joseph Doumenc, chef d’escadron d’artillerie breveté et directeur des Services automobiles s’engage, s’il a la maîtrise totale de la route, à assurer le transport des hommes, du matériel et des vivres nécessaires à la bataille. La décision est prise. Cette départementale servira de plan B si les voies ferrées sont bombardées. Le 21 février, l’attaque de l’armée allemande est totale, le plan B est mis en œuvre le soir même. Le 22 février, la Voie sacrée s’organise. Dès le 23 février, la première division envoyée en renfort est acheminée sur Verdun. La Voie sacrée sera, surtout durant la première phase de la bataille, jusqu’à l’été 1916, le cordon ombilical de la bataille de Verdun.

La Voie sacrée, cordon ombilical de la bataille de Verdun

Durant la première semaine de la bataille, 190 000 hommes passent par la Voie sacrée, 23 000 tonnes de munitions et 2 500 tonnes de matériels divers. En comparaison, seulement 2 500 tonnes de cargaisons au maximum peuvent être transportées par jour via le « Meusien ». Seul réseau ferré ayant échappé aux bombardements allemands et en état de fonctionner, le «Meusien » n’a pas la capacité de ravitaillement suffisante. Entre les mois de mars et juin 1916, les sapeurs du génie n’auront de cesse que d’améliorer cette capacité de transport et de construire une vraie ligne de chemin de fer entre Bar-le-Duc et Verdun. Appelée la ligne 6 bis et construite en seulement trois mois, elle prend en partie le relais, le 21 juin 1916, de la Voie sacrée et de sa noria de camions. En février, le « petit Meusien » transporte 15 000 tonnes de vivres et 400 tonnes de munitions. En juin, avec l’amélioration de la voie, ces chiffres passent à 50 000 tonnes de vivres et 15 000 tonnes de munitions. Les voies de transport destinées au ravitaillement sont assurées. La logistique au service du poilu s’organise.

Photo Archives © ECPAD

Acheminer les unités, les munitions et les vivres sur le champ de bataille, nourrir près de deux millions de soldats chaque jour, trouver de l’eau potable, évacuer les blessés et les prendre en charge immédiatement. Chaque action logistique est vitale pour défendre les lignes françaises.

Une logistique bien rodée au service du poilu (2/3)

Sans logistique efficace, la bataille de Verdun aurait sans nul doute évolué différemment

« Sans aucun ravitaillement depuis deux jours, rien de chaud au corps, je suis privé d’eau pour ma bouche, non guérie d’une ancienne blessure et qui s’infecte. La dysenterie me prend et il faut avoir vécu des jours entiers, assis ou debout dans un trou humide au milieu d’odeurs épouvantables, pour savoir ce qu’est la vie d’un soldat perdu entre les lignes de Verdun. » Témoignage du caporal mitrailleur Blaise du 26 régiment d’infanterie, mars 1916.

Aux premières lignes du front de Verdun, nous ne pouvons pas parler de conditions de vie des poilus, mais de survie. « Ils se battaient dans des conditions inimaginables aujourd’hui », souligne le lieutenant-colonel Rémy Porte, historien, spécialiste de la Première Guerre mondiale. Manger et boire, avoir un peu de réconfort, tout faire pour garder le moral et la force de défendre Verdun. Seule une logistique bien rodée au service du poilu peut leur venir en aide, dans leur quotidien souvent inhumain.

Premier point, décisif dans la victoire française à Verdun, le roulement des unités sur la ligne de front. Principe français de la noria, le roulement des sections permet aux soldats de garder un peu le moral et de se dire qu’ils doivent tenir de 4 à 6 jours en première ligne, avant d’être positionnés un peu plus à l’arrière. Alors que les forces allemandes ne sont jamais relevées, les unités françaises se succèdent sur le champ de bataille. Les voies de communication permettent ce roulement continu. Près de 13 000 soldats passent quotidiennement par la Voie sacrée. Dans les camions étaient également transportées les tonnes d’eau et de vivre, indispensables à la survie des hommes.

Sans logistique, aucun soutien au soldat n’aurait pu être assuré. Et sans ce soutien, réel bien que souvent rudimentaire face aux atrocités vécues quotidiennement, la bataille de Verdun aurait sans nul doute évoluée différemment.

« L’un des gros problèmes sanitaires à Verdun est le manque d’eau potable, explique le lieutenant-colonel Rémy Porte. Certes, les soldats ont bien souvent les pieds dans la boue, mais les flaques d’eau qui remplissent les trous des obus sont polluées, notamment par les cadavres en décomposition. Pour faire face à ce problème et éviter toute pénurie, des forages sont réalisés à l’arrière puis l’eau est transportée sur le front dans des tonneaux. » La nourriture est également un problème quotidien pour le combattant en première ligne. L’homme-soupe remonte à pied par les boyaux de communication, parfois plusieurs kilomètres, pour amener sur le front la ration aux soldats. « Pour certains poilus, l’homme-soupe était la personne la plus importante durant la bataille », ajoute le lieutenant-colonel Rémy Porte. « S’il est blessé ou tué au cours de sa route, l’unité au front doit attendre parfois 24 heures pour un nouveau ravitaillement. » A l’arrière du front, les cuisines roulantes servent à préparer les repas qui, une fois dans les mains du soldat de première ligne, est froid depuis longtemps. Cependant, insiste le lieutenant-colonel Rémy Porte : « Pour la nourriture, il faut bien prendre en compte que l’objectif de nourrir deux millions d’hommes par jour était globalement bien réalisé. En dehors de très dures conditions de vie en première ligne, le poilu était nourri convenablement. »

Les colis des familles font également parti du ravitaillement. Récupérés par leur destinataire à l’arrière des lignes, ils contiennent souvent de la nourriture, mise de côté par le poilu pour quand il sera au front. Ces colis, des familles mais également des associations caritatives, sont essentiels au moral des soldats. Parfois l’homme-soupe amène, en plus de la pitance, des lettres à ses camarades situés en première ligne. Pour l’habillement, tous les hommes qui reviennent des tranchés passent par le centre de « réhabillement » en zone arrière. Ils y sont déshabillés puis complètement rééquipés.

Sans logistique, aucun soutien au soldat n’aurait pu être assuré. Et sans ce soutien, réel bien que souvent rudimentaire face aux atrocités vécues quotidiennement, la bataille de Verdun aurait sans nul doute évoluée différemment.

La logistique au cœur de la bataille 3/3

Le troisième volet de cette série écrite par l'EV2 Camille Martin, consacrée à la logistique mise à l'œuvre à Verdun, concerne l'évacuation des blessés, leur prise en charge, et les soins médicaux dispensés aux poilus engagés sur le front.

« A cent mètres environ de la tranchée Boche, un obus éclata à une dizaine de mètres de moi et un éclat vint s'ancrer dans ma cuisse gauche, je poussai un grand cri de douleur et tombai sur le sol. Plus tard, les médecins et infirmiers vinrent me chercher pour m'emmener à l'hôpital, aménagé dans une ancienne église bombardée. L'hôpital est surchargé, il y a vingt blessés pour un médecin. On m'a allongé sur un lit, et depuis j'attends les soins.», témoignage du brigadier Charles Guinant, 58è régiment, le 18 octobre 1917.

« Au début de la guerre en 1914, l’organisation des secours consiste à évacuer les blessés du front vers les hôpitaux de l’arrière. Mais les blessures de cette guerre n’ont rien à voir avec les conflits précédents. Avec les blessures causées par les obus, des morceaux métalliques pénètrent le corps. Boue, sang, vêtements sales viennent souiller la blessure, la moindre plaie s’infecte et entraîne la mort en quelques heures. La priorité est donc de soigner les blessés sur place et le plus vite possible.

Les blessés sont relevés par des brancardiers sur les champs de bataille. Le plus souvent la nuit pour être le plus discret possible. Ils sont amenés au poste de secours du bataillon, alors situé à 1 000 ou 1 500 mètres des premières lignes. Les médecins prennent alors en charge les blessés et effectuent un premier tri (blessés marchants, couchés, intransportables ou intoxiqués). Les « opérations de ramassage » sont ensuite assurées par des groupes de brancardiers et des sections de voitures sanitaires qui emmènent les blessés les plus graves vers les « hôpitaux d’origine d’étape » (HOE). Egalement qualifiés hôpitaux d’évacuation, ils sont implantés auprès des gares pour un acheminement au loin, vers les hôpitaux de l’intérieur, dans la région de Bar-le-Duc.

Au début de la guerre en 1914, l’organisation des secours consiste à évacuer les blessés du front vers les hôpitaux de l’arrière

Il y avait également des salles d’opération mobiles, les « auto-chir » ou automobiles chirurgicales. En effet, pour répondre aux besoins massifs du front et soigner les 90 % de blessés touchés par des éclats d’obus, une véritable révolution médicale voit le jour. Partant du constat que plus l’opération est effectuée dans des délais extrêmement brefs et plus le taux de réussite est élevé, le principe de l’opération chirurgicale immédiate et complète du blessé devient impératif dès 1915. Ces automobiles chirurgicales sont constituées de cinq camions et déploient un ensemble de tentes accolées et de baraques démontables qui forment un plateau médical autonome complet disposant de sa propre alimentation par groupe électrogène. Autre modernité, née durant la Première Guerre mondiale et fortement développée durant la bataille de Verdun : les véhicules de radiologie. Les radiographies permettent d’affiner immédiatement le diagnostic et donne au chirurgien la connaissance exacte des blessures, par balles ou par éclats d’obus, du blessé. Lorsque la guerre éclate, Marie Curie (Prix Nobel de physique en 1903 et de chimie en 1911) se mobilise aux côtés d’Antoine Béclère, directeur du service de radiologie des armées. Elle participe à la conception de dix-huit unités chirurgicales mobiles, des ambulances radiologiques surnommées les « petites Curie » pouvant approcher de très près les champs de bataille et ainsi limiter les déplacements sanitaires des blessés

[1] La Voie sacrée, cordon ombilical de la bataille de Verdun (1/3) (15-04-2016)
[2] Sur les missions interarmées et les services que le SEA exécutent au profit des forces, voir "Les soldats du pétrole" de Joël-François Dumont in European-Security (14-06-2006).
[3] OPEX : Opérations extérieures par opposition à OPINT : Opérations intérieures.
[4] "Soldats logisticiens : la mission jusqu’au bout" (15-04-2016).
[5] "Une logistique bien rodée au service du poilu" (2/3) (22-04-2016).
[6] "La logistique au cœur de la bataille" (3/3) (28-04-2016).

Dans la série de récits consacrés à Verdun mise en ligne par la DICoD, voir également :

"A la recherche des aérodromes de Verdun" (17-06-2016)
"Nicole Girard-Mangin : médecin de guerre malgré eux" (26-05-2016)
"Verdun 2016, la logistique au cœur de la bataille" (24-04-2016)


 


 


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