Entraînés par Israël dans l’escalade de la guerre avec l’Iran, sans en avoir analysé tous les enjeux stratégiques, les États-Unis reçoivent à leur dépend une leçon dont l’essentiel tient dans le rappel d’un principe simple : on ne peut pas poursuivre plusieurs finalités stratégiques en même temps dans une guerre. Encore faut-il savoir choisir la bonne, au bon moment.
par le vice-amiral Christian Girard — Toulon, le 14 juillet 2026.
Il s’agissait initialement de régler la question du nucléaire iranien, d’obtenir un changement de régime et ce faisant d’assurer la stabilité et la sécurité d’un Moyen-Orient dans lequel Israël serait légitimé et dominateur. Une stratégie de bombardements aériens devait le permettre. Aucun de ses objectifs n’a été atteint, la stabilité régionale a été dégradée d’où découle le constat d’échec établi par la majorité des commentateurs.
Cependant, tel le génie de la lampe d’Aladin, l’Iran a fait surgir en rétorsion la question de la libre circulation dans le détroit d’Ormuz dont il revendique désormais le contrôle au mépris du droit international. Renversant l’échiquier de l’affrontement, il a fait monter les enchères en s’attaquant à l’économie mondiale. L’analyse de la situation géographique et la critique de la stratégie opérationnelle militaire américaine qu’elle permet ont été faites précédemment.
Récemment, un éphémère protocole (Memorandum of Understanding), sur la base duquel devaient se poursuivre des négociations en vue d’un règlement ultérieur de l’ensemble des enjeux stratégiques, a été signé. Il comportait un cessez-le-feu qui a été rapidement remis en cause. Sa signature cependant a permis au président américain de célébrer son anniversaire en grande pompe à Versailles. Bien qu’il semble que les contacts diplomatiques entre les parties se poursuivent aujourd’hui, le cessez-le-feu n’est plus qu’un souvenir.
Le protocole, comme nombre de papiers diplomatiques, a été rédigé de façon que chaque partie l’interprète au mieux de son intérêt, l’important n’étant pas l’effectivité de sa mise en œuvre mais le fait qu’il soit signé à instant donné. En l’occurrence, l’ambiguïté fondatrice de l’accord reposait dans le fait de savoir ce que signifiait, et la façon dont serait mise en œuvre, la libre circulation dans le détroit.
Il a été indiqué précédemment que la libre circulation dans le détroit ne paraissait pas initialement avoir été une priorité stratégique pour les États-Unis. Il semble que ce le soit maintenant devenu, au moins partiellement, bien que ces derniers n’en aient pas encore tiré toutes les conclusions sur la plan de l’action militaire. L’espoir de mettre fin diplomatiquement à l’affrontement direct paraît subsister côté américain, mais les mesures de rétorsion aux attaques iraniennes se portent désormais vers les sites de la côte, au pourtour du détroit, susceptibles de servir de moyens de surveillance, de bases de lancement pour drones et missiles ou d’abris pour les vedettes rapides qui subsistent. Il s’agit bien de priver l’Iran de la possibilité physique d’entraver la circulation maritime. Mais cela ne semble être fait qu’en rétorsion et non comme un objectif stratégique prioritaire et majeur. Or, l’enjeu est tel pour nombre de pays du monde, dont les européens. Il a été déploré précédemment leur pusillanimité à cet égard, pusillanimité qu’ils n’ont pas manifestée dans le détroit de Bab El Mandeb.
Le président américain finira-t-il par comprendre que là est sa réelle priorité stratégique car elle constitue la clé de la résilience du régime de gardiens de la révolution ? L’entêtement des négociateurs iraniens devrait l’y conduire. Si tel est le cas, les actions de prise effective du contrôle du détroit par les forces américaines devraient se renforcer. Les modalités en sont certainement à l’étude au CENTCOM, la question principale étant nécessairement celle de la possibilité et des modalités d’une intervention des forces terrestres, évitée jusqu’à présent./.
Christian Girard
* Photo de couverture : F-35A Lightning II de l’armée de l’air américaine survolant la zone de responsabilité du Commandement central des États-Unis le 19 juin 2026 — US Air Force Photo Aviateur 1e classe Adriana Jordan-Alcaniz
Voir également :
- « Le détroit d’Ormuz (3) : L’enjeu stratégique immédiat et prioritaire de la guerre d’Iran » — (2026-0714)
- « Muss der Soldat Trump gerettet werden? (2) — Die Straße von Hormus und die strategische Autonomie Europas » — (2026-0514)
- « Le blocus du détroit d’Ormuz (1) » — (2026-0429)
- « The Blockade of the Strait of Hormuz (1) » — (2026-0429)
- « Die Blockade der Straße von Hormus (1) » — (2026-0429)
- « Faut-il sauver le soldat Trump ? (2) — Le détroit d’Ormuz et l’autonomie stratégique européenne » — (2026-0514)
- « Should We Save Soldier Trump? (2) — The Strait of Hormuz and European Strategic Autonomy » — (2026-0514)
Décryptage : La trilogie d’Ormuz ou la faillite de l’hubris aéronavale américaine
Avec ce troisième volet, l’amiral Christian Girard parachève une trilogie stratégique implacable sur la crise du détroit d’Ormuz, confirmant point par point les diagnostics posés dans ses précédentes analyses. En avril dernier, dans son premier texte consacré au spectre du blocus, il démontrait avec la rigueur du marin que le défi n’était pas tant physique que psychologique et déclaratoire, l’Iran réussissant à prendre l’économie mondiale en otage par le simple effet de l’annonce. En mai, dans son mémorandum « Faut-il sauver le soldat Trump ? (2) », l’amiral poussait la critique opérationnelle plus loin en dénonçant l’impasse du « tout-technologique » et de l’hubris américaine : l’illusion qu’une puissance purement aéronavale puisse contraindre la terre sans y inscrire ses bottes, alors même que l’Iran déplaçait habilement le conflit vers le littoral et les infrastructures de ses voisins.
Ce troisième opus acte le basculement définitif de l’échiquier : l’échec flagrant de la stratégie américaine de bombardements aériens — qui visait initialement le régime et son programme nucléaire — a permis à Téhéran de faire surgir la question du contrôle d’Ormuz comme une arme de rétorsion massive.
Face au caractère éphémère du protocle diplomatique célébré à Versailles, ce troisième volet envisage un recentrement de la strattégie américaine vers l’enjeu initialement négligé du contrôle militaire effectif du détroit d’Ormuz mais qui est loin d’être achevé. Pour l’Europe, le constat de l’amiral Girard est sans appel : l’Amérique a perdu sa capacité à dicter seule sa volonté dans le Golfe. Pour l’Europe, ce dénouement valide l’avertissement gaullien lancé dès le deuxième volet de la saga : face à la défaillance de son tuteur historique, la liberté de navigation et le droit de la mer ne s’achètent pas sur catalogue à Washington. L’Union européenne doit d’urgence déployer son propre fighting spirit et assumer une confrontation militaire autonome, non pour voler au secours des calculs américains, mais pour défendre ses intérêts vitaux là où se joue l’avenir du commerce mondial